Chapitre 4, Errance.

Chapitre 4, Errance.

 

Errance.

 

Un vendredi c'est vite arrivée quand on ne le désire pas. Charlotte n’a aucune idée du lieu où elle va dormir pour ce premier weekend solitaire. Elle hésite à redemander à Fanny, son père n’est pas réputé pour être le plus accueillant des hommes.

Pourquoi pas demander à sa vieille copine Lydie qui habite vers Ploërmel ? Sur ! Elle ne dira pas non, mais comment aller jusque là bas ? En stop, ça peut prendre combien de temps ? Et pour revenir ?

 

Les cours sont finis.

Charlotte, assise sur un des bancs de la cour de récréation en est là de ces réflexions quand un sac heurte sa jambe. Charlotte sursaute.

- Non, mais, ça va pas la tête ? commence-t-elle à s’énerver.

- Hey ! On se calme. Je t'appelle depuis au moins 10 minutes, mais tu n’entends rien. Tu penses à quoi là ?

Roland, mains dans les poches de son blouson la regarde avec inquiétude.

- Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose que tu ne m’aurais pas dit, par exemple ?

- Que veux-tu que je te cache, on n’est toujours ensemble. Répond brusquement Charlotte.

- J’ai bien vu cette semaine, que Fanny et toi faisiez des cachotteries. Tu me prends pour un aveugle peut être ?

- Mais n’importe quoi ! Pourquoi veux-tu que je te fasse des cachotteries ? T’es mon meilleur ami.

- Justement ! Je te connais comme personne et là, je vois bien que tu me caches des choses et ça ne me plaît pas des masses que tu ne me fasses pas confiance.

Roland fait semblant de ramasser son sac, comme s’il allait partir.

- Roland, s’il te plaît, reste!

-Alors dit moi tout.

Le jeune homme jette son sac au sol et s’assoie près de Charlotte, épaule contre épaule.

- Tu sais bien que tu peux tout me dire, que je sais garder les secrets mieux que personne. Allez, dit tout ! la supplie-t-il.

-Ben … Ce n’est pas facile.

-Lance toi ! C’est grave ?

Roland commence vraiment à être inquiet. Jusqu’alors il pensait que ce n’était que des histoires de filles, peut-être que Fanny est amoureuse, un truc dans le genre. Mais le regard triste de Charlotte, sa façon d’hésiter avant de parler… Ce n’est pas bon signe. C’est forcément plus grave qu’une simple amourette. Tout d’un coup, il ne sait plus s’il doit la brusquer ou la laisser parler sans rien dire. Dans le doute, il pose sa main sur la main de son amie, presse doucement ses doigts.

- Je t’en prie Charlotte, ne me laisse pas dans le doute, c’est trop inquiétant. Je vois bien qu’il t’es arrivé quelque chose de grave. Je peux peut-être t’aider, tu sais ?

- Je ne sais pas.

Charlotte hésite encore. Il lui ait si difficile de parler de ça. Les mots matérialisent son mal

 

être. Les prononceendr ne font que renforcer son désarrois. S’entendre évoquer ce qu’il lui est arrivé le dernier week-end lui semble au-dessus de ses forces. C’est pour cela qu’elle ne lui en a pas encore parler. Tant qu’elle avait encore l’impression d’être comme les autres, tant qu’elle pouvait vivre comme n’importe laquelle des lycéennes, elle pouvait mettre son problème dans un coin de sa tête et surtout, surtout ! Ne pas y penser. Mais voilà, on est vendredi, et l’internat ferme ce soir. Elle a passé dans sa tête tous les endroits où elle pourrait trouver refuge. Mais cela veut dire qu’elle doit s’expliquer. Qu'à chaque appel téléphonique, il lui faudrait raconter son histoire. Sans être sure que son correspondant accepte de l’héberger.

- Charlotte ? S’il te plaît ?

Charlotte se blotti contre Roland. Sentir sa chaleur lui fait du bien. Elle reprend un peu de force. Enfin, assez pour se lancer.

- Je ne sais pas où dormir ce weekend.

Elle a parlé très vite, et très bas. Pourtant Roland l’a entendu.

- Excuse moi? commence-t-il doucement, comment ça “tu ne sais pas où dormir ce week-end” ?

Charlotte soupir. Il est évident qui lui faut expliquer davantage.

- Mes parents se sont séparés le week-end dernier. Ma mère est partie avec mes deux frères. Et moi, je suis là. Je ne crois pas que mon père accepte de me recevoir à la maison. Du coup, je ne sais pas où aller.

Roland est sous le choc. Comment a-t-elle pu garder cela tout la semaine sans lui en parler ? Il l’aurait aidé, l’aurait secondé, compris, enfin, tout ! Quelque part, il est vexé. Mais d’un autre coté, il l’a comprend. Ce n’est pas facile de parler de ses problèmes, surtout pour Charlotte qui a toujours été très secrète. Il savait que ce n’était pas la joie chez elle, mais il n’avait pas imaginé qu’un jour ses parents l’abandonnent sur le bord de la route. On est en février et le diplôme n’est qu’en juin. Il sent la colère monter en lui. Pas contre Charlotte. Sa charlotte. Non, en colère contre ses parents ! Comment peut-on oublier un enfant, dans une dispute ? Il voudrait les avoir en face de lui pour leur dire ce qu’il pense d’eux. Mais, c’est tout doucement qu’il caresse la joue de son amie.

- Tu vas venir à la maison. Ne t’inquiète plus. Ce week-end, tu sais où dormir. Et dès la semaine prochaine, on fait les démarche auprès de l’assistante sociale pour te trouver un logement pas cher.

Charlotte laisse couler ses larmes. Elle ne veut plus parler pour le moment. Juste rester contre Roland, se dire que ce n’est qu’un mauvais rêve et que tout s’arrangera très vite. Une erreur ! Sa mère ou son père vont se rendre compte qu’elle dort dehors et l’un des deux lui ouvrira la porte. C’est sur ! Roland ne bouge plus, il se contente d’attendre que les larmes se calment d'elles-mêmes. Le temps n’a pas prise sur eux, en ce moment, sur ce banc, dans la cour de récréation. Charlotte pleure doucement, presque sans bruit. Roland lui tient la main. Le temps s’enfuit. Il amène avec lui l’inquiétude de Charlotte. Peu à peu, les larmes s’assèchent. Charlotte se redresse, regarde Roland, et lui plaque un gros bisous sur la joue. Roland sourit.

- On va pouvoir y aller,maintenant ? lui demande-t-il gentiment.

- Je crois que oui.

- Tu avais fait ton sac ?

- Comme toutes les semaines, il m’attend sous le préau.

- Vient on va le chercher et on y va.

- On y va ? Comment ?

- T’es prête pour un périple en 50 centimètres-cube ?

- Sur ta ?

- Oui, sur ma petite moto ! De toutes manières, on n’a pas le choix. C’est ma moto ou mon frère ? Tu choisis quoi ?

Se souvenant de sa première rencontre avec le frère de Roland, sans hésiter, l’adolescente choisie la moto. Tant pis si cela demande un temps fou pour arriver jusqu’à Pontivy. Tant pis si elle a froid, au moins, elle ne sera pas seule ce premier weekend. D’un pas léger, elle suit Roland jusqu’au préau, se saisit de du sac de voyage trop gros, trop chargé. Pas pratique pour un voyage en moto. Le jeune homme fait la moue en regardant le bagage.

- Hum ! ça va pas être facile. Il va falloir que tu passes tes bras dans les anses, le caler sur le dos et que tu te tiennes à la moto. Tu crois que tu peux faire ça ?

- Faudra bien ! Je n’ai pas le choix.

Retour vers la moto. Ils s’y installent comme ils peuvent. C’est une petite cylindrée qui n’a de nom de “moto” que parce que Roland rêve d’en posséder une un jour.

Casques que sur la tête, gants aux mains, les voilà parti ! Une heure de route par une froide journée de février. Charlotte a l’impression qu’elle va perdre ses genoux tellement ils sont gelés. Ses pieds se recroquevillent dans les bottes. Ses yeux pleurent le trois quart du voyage. Elle n’est pas habituée à de si longs voyages en “moto”. Elle s’accroche comme elle peut. Elle tient fort le blouson de Roland. Il dure une éternité ce parcourt.

Enfin ! Le panneau “Pontivy” est en vu. Ils sont arrivés.

Quai du Couvent, le pont, rue du Général Quinivet, rue des Noyers, rue Porlorino, impasse Porlorino. Charlotte lit tous les panneaux de rues afin de se retrouver. Elle ne connaît pas ce coin de Pontivy. Roland stoppe la moto entre deux maisons anciennes. La jeune fille a du mal à déplier ses jambes, les genoux ne sont plus très coopératifs. Vite, elle descend de la petite moto. Roland prend le temps de se garer correctement, enlève son casque, puis celui de Charlotte. Montrant la maison de droite, il explique :

- Cette maison nous appartient à mon frère, ma soeur et moi. Mon frère habite au rez-de-chaussée, ma soeur refait petit à petit le premier et moi, j’ai tout le grenier. Bon, il y a encore du travail, mais il y a un matelas, de la lumière et surtout du chauffage. Tu vas pouvoir te reposer tranquillement, et on verra pour trouver une solution dès lundi. Est-ce que cela te va ?

- Je serais difficile. Mais… Ton frère …

- Ne t’inquiète pas, il y a une entrée indépendante pour chaque logement. Il ne t’importunera pas. Vient, on va ranger ton sac. Ensuite, il vaudra voir pour manger.

Charlotte serre son sac contre elle et suit Roland sans plus rien dire. Qu’aurait-elle pu dire ? Au moins ce week-end, elle aura le ventre plein et un toit sur sa tête. La maison est charmante, l’escalier en bois ne fait pas trop de bruit. Effectivement, l’appartement du frère est séparé de l’escalier par une porte en bois. Les jeunes gens atteignent le premier. L’appartement est joliment agencé. Mais Charlotte ne voit pas d’escalier pour le dernier étage. Roland s’arrête en haut de l’escalier, entre un peu dans le couloir, puis attrape une perche et ouvre la trappe qui mène au grenier. Il se retourne vers Charlotte tout sourire :

- Mon chez-moi ! Tu verras dès que l’on ferme la porte, on se sent en sécurité. Personne ne peut entrer si tu ne lui ouvre pas la porte. Enfin si tu gardes la perche avec toi, bien sur !

- Oui, bien sur.

 

Charlotte n’est pas très rassurée. Mais Roland est déjà sur l’échelle, presqu’en haut, il se retourne, attrape le sac et le jette sur le sol poussiéreux et termine son ascension. C’est seulement après avoir vu son sac prendre la poussière que Charlotte se décide à monter. La pièce est en construction. Une table et une chaise forme le mobilier. Dans un coin, est abandonné un matelas pas trop défoncé. Charlotte pense alors à sa chambre douillette même sans trop de chauffage, et les larmes lui piquent les yeux. Elle respire profondément et fait bonne figure devant son sauveur.

- Bon, faut que j’aille voir ma mère, sinon elle va me faire une scène parce que je suis encore arrivé en retard. Mais ne t’inquiète pas, je te reviens après et je t'emmène à manger, promis.

- Vers quelle heure tu seras là ? demande Charlotte qui commence à avoir peur d’être toute seule dans une maison inconnue.

- Vers 20 h ? ça te va ?

- Bah !

- Ne t’inquiète pas. Tu trouveras une lampe dans le coin.

Se ravisant, Roland va dénicher une lampe de chevet cachée derrière une poutre et la branche à la seul prise du grenier. Il fait jouer l’interrupteur et une lumière jaune habille le décor de bois neufs. Il se penche vers Charlotte, baise sa joue gauche et dégringole l’échelle, et laisse la jeune fille fermer la trappe.

- A tout à l’heure.

Des bruits de ses bottes résonnent dans l’escalier, la porte d’entrée se claque, une pétarade, puis, plus rien ! Charlotte est toute seule. Perdue, elle se laisse tombée sur le matelas, serrant son sac contre elle. Encore une fois, les larmes envahissent son visage. Une boule au fond du ventre prend forme. Elle ne la quittera plus. Charlotte ouvre son sac, sort l’énorme peluche qu'elle trimbale partout et la serre contre elle. Tout ce qui lui reste de son ancienne vie, de sa vie d’enfant !

 

 

 

A la rue.

A la rue.

Février.

Froid et humide.

Charlotte quitte la rue Henri Guilledou et s'engage sur le boulevard Marbeuf. Elle doit gagner la route de Merdrignac. L'amie de la famille chez qui elle a passé le week-end n'a pas de voiture et Charlotte n'a pas d'argent. Donc le meilleur moyen pour rentrer au lycée reste l’auto stoppe. Ce dimanche matin là, elle s'est levée de bonne heure, elle a une longue marche à affronter, elle doit traverser Rennes. Sac à dos accroché au dos, un stock de courage engrangé, un bisou à Léa, l’amie de la famille, et Charlotte s’est lancée dans l’aventure dès huit heure du matin. Onze heure, enfin elle arrive à la sortie de la ville. Elle se place sur le bas côté de la route, détache son sac à dos, et attend les premières voitures. La R.N.est passante, il ne lui faut pas longtemps pour voir une voiture s’arrêter à sa hauteur. A Une vieille guimbarde colorée s'arrête devant la jeune fille. La pauvre fourgonnette avait dû connaître des jours meilleurs. Le jeune homme au volant est une caricature des hippies des années soixante. A sa droite, une jeune femme en robe longue, dort. Charlotte hésite puis se penche à la fenêtre du chauffeur et lui demande s'il va à Loudéac ?

- Ah, ben , Non ! Je vais à Collinée, mais je peux sans doute vous avancer un peu ?

- Ça tombe bien, j'ai une copine qui habite là-bas.

- Monter par la porte du fond, vous n'avez qu'à vous s’asseoir sur le sol, et vous accrocher.

- Heu ?

- Bah, ça ne risque rien ! On l'a fait des centaines de fois.

- Des centaines de fois ! C'est sur, ça ! confirme la jeune femme qui n’a pas ouvert les yeux.

- Bon ? Ben ! OK !

Charlotte s'installe comme elle peut à l'arrière du véhicule. On dirait que l'on a trimbalé des dizaines de chèvres à l'arrière. C'était peut-être ça les « centaines de fois » ?

Accrochée au siège avant, Charlotte rêve que le trajet prenne fin. Entre les odeurs et les soubresauts de la voiture sur la quatre voies, Charlotte a mal au coeur. Elle ne voit rien de la route, elle pourrait être n’importe où ! La voiture s’arrête. Charlotte ne sait pas si elle doit être heureuse ou inquiète.

  • On est déjà arrivé ? Se lance-t-telle pour maîtriser sa peur.

  • Non, mais on va être obligé de te laisser là, j’avais oublié que l’on devait aller voir quelqu’un dans un village là-bas. Ça ne te dérange pas ?

Ben, si ! Mais qu’est-ce que tu veux dire ? T’es juste une auto-stoppeuse. Alors Charlotte affiche son plus jolie sourire et répond :

  • Non, pas de problème ! Je trouverais bien quelqu’un pour rentrer. Nous sommes à combien de Collinée ?

  • Pas beaucoup, à peine 10 kilomètres.

  • Ha ? Oui ! D’accord ! Et c’est dans quel sens ?

Le jeune homme éclate de rire.

  • Ben, route de droite !

Et il redémarre !

Sympa les babas ! Route de droite ! Route de droite ? Mais quelle route de droite ? Charlotte regarde dans tous les sens, elle est au milieu d’un carrefour à quatre routes !

Elle remonte le col de son bombers, rattache son sac sur son dos et se positionne sur un côté de route. Bien sur, elle aurait pu commencer à marcher, mais dans quelle direction ? Il faudra un bon quart d’heure avant la première voiture. Charlotte fait de grands signes,à défaut de l’emmener à Collinée, ils vont sans doute pouvoir la renseigner. Quatre jeunes gens dans une 4L s’arrêtent à son niveau assez étonnés de voir quelqu’un sur le bas côté de cette route. La porte arrière s’ouvre, un jeune homme extirpe ses 1 mètre 87 de l’habitacle. Les vieux réflexes de peur se mettent en branlent chez Charlotte. Elle serre très fort la lanière du sac à dos.

  • Ben, qu’est-ce que tu fous là ? Lui demande-t-il simplement.

  • Je vais à Collinée mais les babas qui m’ont pris en stop m’ont jeté là. Ils avaient des potes à voir.

  • Ah ! Je vois de qui tu veux parler, t’es pas la première qu’ils abandonnent sur ce chemin. En fait, ils habitent juste à côté. Allez vient, on va au match à Collinée, on t’y jettera.

  • Heu ? C’est pas un peu tôt pour un match ?s’inquiète la jeune fille.

  • On mange sur place, la copine du grand dadais qui conduit nous a invité. Alors ? Tu montes ou pas ?

  • Y a de la place là dedans ?

  • T’inquiète ! Pat, pousse toi au fond, la demoiselle vient avec nous !

Le dénommé Pat râle qu’il n’y a pas assez de place finit par s’écraser tout contre la porte, Charlotte peut s'asseoir. L’ambiance est festif dans la voiture. Ils se chamaillent, rient fort, Charlotte se détend doucement. Sans plus d’encombre, elle arrive enfin à Collinée. La 4L stoppe sur le parking de l’église.

  • Tu viens boire une bière avec nous ? Demande le chauffeur.

  • C’est gentil, mais j’ai un peu faim et j’aimerais retrouver ma copine. Une prochaine fois, sans doute.

  • Ok ! Comme tu veux. Allez les gars, c’est reparti ! Kenavo la belle !

  • Kenavo, les gars, amusez-vous bien.

Charlotte s’engage dans la rue Saint-Guillaume, sa copine est la fille des épiciers. Il y a encore du monde plein les rues, la messe vient juste de se terminer. Quand Charlotte entre dans le magasin, personne ne la remarque. La mère, petite et rieuse, est à la caisse. Fanny est dans les rayons aidant une petite vieille trop petite pour attraper la boite de conserve qui l’a tente. Charlotte hésite, personne n’est avertie de sa venue. Elle traîne un peu dans les rayons quand tout à coup un cri la fait sursauté.

  • Charlotte !!!

Fanny, plus grande et plus costaud, vient littéralement la percuter, la serre dans ses bras, et lui crie dans les oreilles.

  • Charlotte, mais qu’est-ce que tu fais là ? Je suis trop contente de te voir.

Sans plus de cérémonie, elle tire l’auto-stoppeuse devant la caisse :

  • Maman, maman ! C’est Charlotte !! Tu sais Charlotte, je t’en ai parler !

  • Ma chérie, répond Maman avec un sourire très agacé, je comprends que tu sois heureuse, mais s’il te plaît un peu plus de retenu. On est dans un magasin, ici, pas dans une cours d’école ! Bonjour Charlotte.

  • Bonjour Madame. Désolée d’arriver ainsi, à l’improviste.

  • Pas grave. Va poser ton sac dans la cuisine et vient nous aider à ranger les rayons. Tu sais le faire au moins ?

  • Oui, Madame, mes parents ont, enfin, avait un magasin.

  • Alors au boulot ! Fanny montre lui le travail à faire et soyez calmes toutes les deux jusqu’à la fermeture, d’accord !

  • Promis M’man !

  • Oui, Madame.

Fanny se saisie du sac de sa copine, le jette dans la cuisine et revient en courant. Déjà Charlotte remet en place les produits d’hygiène. C’est fou ce que les gens sont désordonnés.

13 h, le magasin ferme. Charlotte est sur les genoux.

  • Les filles, lavez-vous les mains et à table. Isabelle, tu vas chercher ton père dans la réserve, s’il te plaît ?

Le père, bourru et intransigeant, ne s’était pas donné la peine de venir saluer Charlotte. Il domine sa femme tant pas la taille que par le caractère taciturne et violent. Ses filles avaient souvent eu à faire à ses gigantesques mains.

  • Papa, je te présente Charlotte, ma copine du lycée, se lance Fanny.

  • Hum !

  • Elle est toute seule aujourd’hui et ne savait pas où aller.

  • M’oui ! Bon à table, on verra plus tard.

Sans mots dire, tous s’installe autour de la table pour déguster le traditionnel poulet rôti avec ses pommes-de-terre au four. Dans un silence pesant, le repas s’éternise. Charlotte est très mal à l’aise et regrette presque d’être venue. Alors que la mère retire de la table les assiettes, qu’Isabelle, la soeur aînée de Fanny, amène le gâteau, l’ambiance semble se détendre. Le père sourit, Fanny est tranquille.

  • Bon, Charlotte, qu’est-ce qui t’arrive ?

Charlotte hésite, elle ne s’attendait pas à ce qu’il lui parle, comme ça, de but en blanc.

  • Tu peux répondre, Charlotte, lui glisse Fanny à l’oreille, il t’aime bien.

La jeune fille ne sait pas trop par où commencer son histoire, elle lui parait tellement incroyable. Fanny l’encourage du regard.

  • Heu ? Ma mère a quitté mon père vendredi soir, elle est partie à Paris.

  • Hum ! et ?

  • Mon père ne veut pas de moi et elle n’avait pas de place. Alors, je reste ici.

  • Tu as dormi où ce week-end ? questionne la mère.

  • Chez une amie de mes parents à Rennes. Mais je voulais revenir au lycée. Alors je suis partie ce matin en stop et la voiture s’arrêtait à Collinée. Je me suis dit que … Peut-être que ... Fanny et moi pourrions retourner à Loudéac ensemble ?

La mère regarde le père qui regarde à son tour sa fille. Le temps est suspendu à la réponse du père. Même Isabelle, que l’histoire ne concerne pas, attend.

  • Tu ne voulais pas y aller en stop Fanny ? demande la mère.

  • Si ! Vous êtes d’accord, dites ? S’il vous plaît ?

Le père réserve sa réponse. La mère attend la réponse du père et les jeunes filles se regardent, impatientes.

  • Je dois préparer mon camion cet après-midi.

Sans rien rajouter de plus, le père se lève et quitte la pièce. A peine est-il parti que Fanny se lève d’un bon :

  • Je vais finir de préparer mon sac. Tu me suis ?

  • Non, Charlotte attend là, sinon vous allez faire les folles et vous ne partirez pas à temps. Intervient la mère.

En moins de temps qu’il le faut pour le dire, Fanny est de retour dans la cuisine, fait la bise à sa mère et sort dans la rue.

La fête foraine Chapitre 1, partie 2

La fête foraine Chapitre 1, partie 2

Roland supplie Charlotte du regard. Elle aimerait avoir le courage de ne pas fondre devant son copain, mais elle ne l'a pas. Elle se dit qu'elle fera donc, consciemment, une bêtise !

- OK, on y va. Mais J't'e préviens, au moindre problème c'est toi qui prend, Roland.

-J'assume !

La discussion close, les casques sont déposées dans le coffre de la voiture, tous les passagers installés : départ pour la fête foraine du Champs de Mars à Pontivy.

Seuls Paul et Julien discutent dans la voiture. Roland a comme une appréhension, avec ces deux là, rien ne se passe jamais vraiment comme prévu. Quand à Charlotte, elle ne les connaît pas assez pour entrer dans une discussion.

Le panneau Pontivy ! Enfin ! Julien stationne sa voiture dans le garage de ses parents, rue des Noyers, et le quatuor finit le chemin à pied. La Place Aristide Briand est proche, déjà les bruits de la fête leur arrivent en plein dans les oreilles. Les rires, les cris, les musiques bruyantes agressent Charlotte habituée aux ambiances calmes.

A peine ont-ils mis un pied dans la Foire que Roland saisi la main de la jeune fille et l’entraîne rapidement loin de Paul et de son acolyte. Il veut pouvoir profiter de cet après-midi sans s'inquiéter des faits et gestes de son frère.

Plus loin, un groupe de jeunes hommes rient très fort en se bousculant devant le punching-ball. Leur allure de mauvais garçons -blouson, bottes et casque de moto, cheveux long pour la plus part – fait s'écarter les promeneurs. Une zone de protection se créer autour d'eux.

Sans appréhension, Roland les apostrophe :

- Hey, les mecs ? Je peux essayer ?

Charlotte le regarde interloquée : se pourrait-il que son pote au cheveux cours et bien rangé connaisse des gars comme eux ?

Le plus grand de tous, cheveux noirs, mi-long blouson de moto en cuir blanc et rouge, jean délavé, se retourne vivement , et toise le couple d'adolescents du haut des ces un mètre quatre vingt quinze. Avec sa carrure de rugbyman, son allure, il a tout pour faire peur. Instinctivement, Charlotte entre la tête entre ses épaules. Il les toise, l'air sévère. Doucement, son visage s'éclaire, il sourit et prend Roland par les épaules :

- Petit crapaud, qu'est-ce que tu fais là ? T'es pas sensé être en prison ?

- Me suis échappé avec la complicité de Paul. »

A l'évocation du prénom de son frère, le motard lâche les épaules de Roland, les autres se resserrent autour d'eux. L'ambiance devient électrique

- Il est là, ton frangin ? Reprend son vis à vis, sur un ton laissant percevoir son inamitié pour cette partie là de la famille de « Petit Crapaud ».

- Ouais ! Quelque part par là … fait Roland en désignant l’allée qui mène aux auto-tamponneuse sans prêter attention au cercle qui s'est formé autour d'eux.

- D'accord ! On verra ça plus tard, les gars ! On est là pour s'amuser, il a bien le temps d'attendre. Et toi, Roland, tu as fais le mur ?

- Ben, j'allais pas manquer le premier jour de la Foire, quand même !

Le jeune homme ne cherche pas à savoir ce que ce groupe de motards peuvent bien vouloir à son frère. Il y a longtemps maintenant qu'il ne se soucie plus des ennuies de Paul.

- Pis je vois que tu n'es pas venu tout seul.

Tous les regards se posent sur la pauvre Charlotte qui tente tant bien que mal de se dissimuler derrière son copain. Le géant se penche alors vers Charlotte et mime un baise main.

- Mademoiselle, bien le bonjour. Lui adresse-t-il d'une voix douce.

- Je te présente Charlotte, ma meilleure amie. S'interpose Roland.

Puis se tournant vers Charlotte :

- Charlotte, je te présente Labielle, le plus grand des motards du groupe.

- Bonjour ! Répond la jeune fille d'une voix fluette. Charlotte ne sait comment se comporter, son manque d'habitude des contacts humains la paralyse.

- Charlotte, comme c'est joli ! Tu n'es pas de Pontivy ? Reprend Labielle.

- Non, d'à coté, un petit village vers Josselin.

- Hey, les mecs, j'ai envie de m'amuser, moi. Alors si on a fini les présentations, on peut y aller ? Lance un jeune homme en blouson noir, largement plus petit que Labielle mais tout aussi carré. I

Le signal de départ est donné, tous se mettent en mouvement. Premier stand : la plate forme de jeux vidéos. Peu à peu, Charlotte se déride et participe à quelques parties. Elle rit, elle est bien. Depuis combien de temps ne s'était-elle laissé allée ainsi ? Aucune idée !

Après avoir négocier un nombre incalculable de virages tantôt en voiture, tantôt en moto , fait atterrir une bonne dizaine d'avions, la faim se fait sentir. Les stands de gaufres et autres pommes d'amour embaument l'atmosphère. Le groupe prend d'assaut le premier camion crêperie venu et envahie le comptoir. Ils se chamaillent, rient à qui mieux mieux L'espace est à eux. Deux crêpes au sucre plus tard, ils prennent d'assaut les auto-tamponneuses. A eux tous, ils occupent la quasi totalité des voitures du circuit.

Charlotte préfère restée sur les bancs à regarder les exploits des chauffeurs. Les filles crient et gesticulent sur les sièges proches. Elles se bousculent, montrent du doigt, ricanent, se cachent derrière leur main pour rire, jettent des œillades aux garçons qui jouent des muscles sous leur t-shirt.

Le grand jeu de la séduction est en marche. Les hommes tentent, dans des gestes désespérés, d'étaler leur force ; les filles rougissent savamment dans l'espoir de faire croire à leur innocence.

Charlotte aime regarder les gens, c'est un vrai passe temps ! Tous différents et pourtant tellement identiques.

- Je n'ai pas l'impression que tu t'amuses vraiment ?

Charlotte sursaute. Labielle se tient devant elle, l'air un peu gauche. La jeune fille le regarde, hésite à répondre. Tient, elle fait comme les filles d'à côté !

Les yeux doux du jeune homme la rassure et la paralyse en même temps.

- Non, ça va.

Un filet de voix dans cette ambiance de bruit, Labielle se penche pour la comprendre. Son visage est très prêt du visage de la jeune fille. Elle prend peur et se recule vivement.

Soit Labielle n'a rien remarqué, soit, il fait comme si.

- Tu n'aimes pas les auto-tamponneuses ?

- Pas trop !

- Vient, avec moi, tu ne crains rien. Allez laisse toi tenter, promis, tout ce passera bien et tu vas bien rigoler.

- Je n'aime pas.

- Je ne te demande pas d'aimer, mais de me faire assez confiance pour te faire rire. Ne m'oblige pas à te supplier. -ça devient une habitude que l'on veuille la supplier-

Charlotte soupir mais tend tout de même sa main à Labielle qui affiche alors un grand sourire. Main dans la main, ils attendent la fin du tour en court. Dès que les voitures s'immobilisent, les grandes jambes de Labielle investissent autoritairement la piste. Il se poste devant une voiture rouge intimidant les occupants pour qu'ils lui laissent le véhicule. Est-ce le regard noir ? Le mètre quatre vingt quinze? Le blouson de moto ? Toujours est-il que le jeune couple ne se fait pas prier et s'extrait rapidement, abandonnant l'auto convoitée. Il fait signe à Charlotte de le rejoindre tout en s'installant de la façon la plus confortable possible dans un espace aussi exigu. Ramassant tout son courage, l'adolescente traverse la piste et s'assoie comme elle le peut. Étrangement, elle est heureuse, elle sourit, elle se sent bien à coté de cet homme. Une parenthèse de tranquillité, elle oublie l'échéance de l'heure, la pension, les risques. Elle profite de n'être qu'une adolescente heureuse. Coincée contre les larges épaules du garçons, elle sent l'odeur de son blouson de moto, l'odeur de son corps. Il rigole jetant des œillades vers la jeune fille. Il vérifie qu'elle n'ait pas peur et qu'elle s'amuse. Elle a l'air si fragile à côté de lui. Charlotte sourit. Il est heureux.

Tout est furtif et éphémère. L'électricité est coupé, la voiture s'arrête. Ils resteraient bien à attendre un second tour, mais la présence de Roland va les ramener à la réalité. Sur le bord de la piste, il fait de grands gestes les invitant à venir vers lui. A contre cœur, ils abandonnent l'auto-tamponneuse en plein milieu de la piste et le rejoignent .

- On a un problème, Charlotte ! crie-t-il Mon frère a trop bu, je n'ai personne pour nous ramener. Va falloir y aller en stop, du coup, faut qu'on parte tout de suite !

- « OK !»répond Charlotte sans poser plus de question en descendant du stand des auto-tamponneuse.

- Attendez ! Je vais vous ramener, y a pas de soucis ! lance Labielle.

- T'es pas venu en moto ? interroge Roland.

- Elle est en réparation, je suis venu avec ma caisse. Donc pas de problèmes !

Tout en parlant avec Roland, Labielle ne quitte pas Charlotte des yeux. Il est pris d'une envie soudaine de la prendre dans ses bras. Ce petit bout de bonne femme l'intimide avec sa retenue. Même quand elle rit, elle semble se retenir.

- On ne voudrait pas t'embêté ... commence Charlotte

- Alors, de un : vous ne m'embêter pas ; de deux : vous avez une autre solution ?

- Ben non ! Répond Charlotte.

- Affaire conclue ! Du coup, on a un peu de temps ?

- Une demi-heure.

- Je vais au tir aux pigeons, lance aussitôt Roland en s'éloignant vivement.

- On remet ça pour un tour, propose Labielle.

- Pourquoi pas ?

- Ouah ! J'y crois pas ! Elle a dit oui du premier coup !

Sans plus attendre, Labielle saisi la main de Charlotte et l'entraîne vers le circuit. La demi-heure passe rapidement, trop,surement, mais c'est ainsi.

- Il va falloir y aller. Tu as une idée où il peut être Roland ? »

Sans mot dire, Charlotte pointe du doigt un stand de Barbapapa. Roland est en pourparler avec une jolie blonde, visiblement très absorbé par le généreux décolleté de la belle. Il se fout de l'heure. Labielle tente de lui faire signe de loin, mais les yeux du jeune homme ne sont pas tournés dans sa direction. A grandes enjambées, Labielle rejoint Roland. Le voyant, le jeune homme râle, obtient l'adresse de la jeune fille et fini par suivre.

- Tu viens Charlotte, lance Labielle en passant devant elle. Pour une raison qu'elle ignore, son compagnon d'auto-tamponneuse, si agréable l'instant d'avant, semble agacé. Trop discrète, elle ne pose pas de question et s'empresse de suivre les garçons jusqu'à une 204 bleue. Labielle vérifie que Charlotte les suit bien. Dès que ses yeux se posent sur la frêle silhouette, le visage du jeune homme adoucit. Avec une allure de petit chat apeuré, la jeune fille le chamboule. Il aimerait, déjà, à la première rencontre, la prendre dans ses bras, la sécuriser, la dorloter. Il se contente de lui ouvrir la porte arrière de la voiture, tel un gentlemen. Charlotte s'installe sur le siège arrière sans mot dire. Roland, quant à lui s'affale sur le siège avant, bras croisés, l'air buté. Labielle s'installe derrière le volant. L'ambiance est pesante. Charlotte ne sait pas ce qui se passe entre ces deux hommes, elle ne comprend pas pourquoi ils se font la tête mais trouve vraiment agaçant de finir ainsi un si bel après-midi. La voiture quitte le parking, s'engage sur le quai d'Arcole puis le Quai du Couvent, quai des Récollets puis route de Loudéac. Pas encore sortie de la ville et déjà endormi. Charlotte ne verra pas la route.

La foire vue d'en haut. Crédit photo : Le Télégramme.fr

La foire vue d'en haut. Crédit photo : Le Télégramme.fr

Chapitre 1, partie 1 : La Fête foraine

- Tu fais quoi, cet aprèm ?

Roland, 17 ans, s'ennuie en 2ème CAP Méca, s'ennuie dans son lycée, s'ennuie auprès de ses copains. Il ne rêve que de compétitions de moto, il ne parle que de cylindrés, il ne regarde et ne vis que pour ces mécaniques à deux roues.

- Bah ! Comme d'hab ! J'suis coincée ici, gros malin !

Charlotte, 17 ans, pense que le monde des adultes n'est pas fait pour elle. Tourne en rond dans la cour du lycée, ou s'assied dans un coin, un livre dans les mains. La lecture c'est son univers. Elle a déjà pensé tout plaquer et s'embarquer sur un bateau de commerce en tant que mousse, faire le tour du monde, rencontrer des tas de gens différents. Mais elle n'est pas sure qu'aujourd'hui encore, ce soit possible. Du coup, elle suit le chemin que ses parents lui ont tracé, sagement. Des études pour avoir un « bon » métier. Et surtout du pratique ! « Pas question de faire de grandes études, il faut que tu travailles rapidement ma petite, nous n'allons pas te nourrir toute ta vie ! » Toute mon adolescence, serait-ce possible, s'il vous plaît ?

- On peut toujours faire le mur !

- Va falloir que t’aies une bonne raison pour m'entraîner dans ton délire.

Les adolescents se sont rencontré en début année scolaire, au détour d'un couloir alors qu'ils erraient dans cet immense ensemble rempli de plus de milles élèves soit neuf cent quatre vingt dix huit de trop sans compter les professeurs. Ils n'avaient jamais vu autant de monde rassemblé dans un même endroit. Il y avait plus d'élèves dans ce lycée que d'habitants dans leur deux villages réunis.

- Deux mots : Pontivy – Champs de Mars !

- Et?

- Et ??? Tu ne vas pas me dire que tu ne connais pas la fête foraine du mois de mars ? Tu me fais marché ?

- Si tu le dis ...

- Raison de plus pour te laisser convaincre, non ?

Roland, 1m78, cheveux blond, pas très à l'aise dans son corps, a beaucoup de mal à s'exprimer. Du coup, dès qu'il veut convaincre, il gesticule dans tout les sens, sa voix se casse, se module dans les aiguës, l'art et la manière de faire rire de lui. Charlotte le regarde avec gentillesse, elle sait ce que c'est de ne pas savoir communiquer avec les autres. Dès la sixième, elle a été cataloguée associable par les éducateurs. Rien ne semble la toucher vraiment. Et non, elle ne connaît pas la fête foraine à Pontivy. Comment l'aurait-elle connu : elle a quitté son internat de collège pour un internat de lycée ?

Cet après-midi, Charlotte s'ennuie, du coup, elle est tentée par la proposition de Roland. Le problème : le lycée ne se situe pas à Pontivy. Le règlement intérieur interdit formellement de quitter la ville, le mercredi après-midi. Elle vient de se faire épingler pour ne pas s'être présenté au self depuis trop longtemps. Leur façon à eux de lutter contre l’anorexie.

La jeune fille hésite …

Être renvoyé même temporairement, ce n'est pas vraiment le moment vu l'ambiance à la maison.

- Charlotte ? Ma Cha-Cha ! supplie Roland joignant les mains devant lui.

- Et puis Zut ! On y va ! Mais ne m'appelle plus Cha-Cha ou je t'explose le nez !

Roland saute sur place comme un jeune chien en poussant des « Yes ! » sonores.

- On y va, j'avais sorti les casques …

- Tu … Commence Charlotte.

- Au cas où !réplique rapidement Roland court-circuitant les reproches de Charlottes.

Il la connaît bien sa Charlotte. Il sait quand elle ne va pas bien, quand il faut lui parler, quand il faut simplement la bercer, elle est la petite sœur qu'il n'a jamais eu. Et de son coté, la jeune fille l'aide à réparer son 50 cm³, à avoir quelques bonnes notes, et surtout, ne le juge pas et ne le fatigue pas avec ses problèmes de filles, rit de ses stupides blagues de timide. Certains soirs, dans son lit, à l'internat de garçons, de l'autre coté de la cour, il aimerait aller un peu plus loin avec elle, mais au matin, quand ils se retrouvent, il chasse cette idée. Pas qu'elle soit moche, bien au contraire, mais qu'est-ce qu'un flirt alors qu'il a une amie, une vraie. Toujours présente, toujours à l'écoute, et toujours prête à le suivre dans ses grandes idées et petites bêtises. Aucun de ses potes ne possède autant d'aplomb et de d'audace que cette fille. Pas peur sur les routes, à deux sur son petit 50. Pas peur au moment de faire le mur. Pas peur de répondre à l'injustice des adultes. Toujours premières à défendre la veuve et l'orphelin bien que lui était du genre à : «N'ont qu'à se débrouiller ! »

- Allez, fais pas la tête, je pensais juste que j'arriverais à te convaincre. ! »

- Je suis si prévisible, c'est ça ?

- Charlotte, ne complique pas tout et allons faire la fête, s'te plaît ? S'te plaît ? S'te plaît ?

- Stop ! Tu m'agaces ! File moi ton casque !

Tout en parlant, ils ont traversé la cour et arrivent devant la « petite porte », celle qui donne sur la rue derrière le lycée, la rue la plus passante.

Une Ford couleur orange passée stationne devant la porte. A l'intérieur, deux hommes jeunes attendent patiemment, assis dans leurs sièges baquet noir cuir. Ils ne quittent pas des yeux le couple qui se dirige vers eux. A peine Roland a-t-il posé la main sur le portillon que le chauffeur sort tel un diable de sa boite.

- Salut, p'tit frère ! Une vingtaine d'année, blond comme son frère, l'air dégingandé, le grand frère de Roland barre le passage.

- Tiens, t'as changé de voiture ou tu te fais discret ? Lance Roland, d'un ton agressif.

Visiblement, les relations sont tendues entre ces deux là.

-C'est la nouvelle voiture de Julien. On est en train de la remettre en état. On a bossé toute la matinée, puis je me suis rappelé que c'était l'ouverture de la fête ! Tu te souviens, p'tit frère ce qu'on s'était dit en revenant en France ? Me dit pas que tu as oublié ?

Sourire jusqu'au oreille, bras écartés, il ressemble à un mac comme on les voit dans les films américains. Rien de sincère dans sa posture. Paul, c'est son frère, il est sensé l'aimé, ses parents le lui rappelle assez souvent. Mais voilà, Roland n'adhère pas à ce discours. Son frère ? C'est un peu sa croix.

- Ouais, je m'en souviens. Mais c'était là-bas. On peut y aller ensemble ce week-end, ça ne changera rien.

Mine fermée, Roland tente d'esquiver son frère en passant par dessus la barrière. Rapide, le grand frère l'intercepte. Il a beau faire, Roland sait qu'il ne pourra pas l'éviter. Il n'a jamais fait le poids contre lui.

Charlotte, restée en retrait, tente de se faire invisible. Elle n'aime ni les disputes ni les conflits.

- Hey ! C'est ta copine ? lance tout d'un coup le propriétaire de la voiture, venu en curieux voir la dispute entre les frères. Qui sait, avec un peu de chance, ils allaient encore se taper dessus ? Il serait obligé de se mettre entre les deux, fallait être prêt.

- C'est une copine, c'est tout ! Et tu lui fous la paix, OK ? Roland sent la colère montée en lui. Julien! Il n'avait jamais pu l'encadrer celui-là avec sa mine de fouine, responsable à 70 % des bêtises de son grand frère. Toujours une idée foireuse ou un plan débile à tenter.

- T’i frère, tu ne vas pas y aller avec ta trottinette, soit sérieux. Elle mérite mieux la p'tite demoiselle. Mais, promis ! Juré ! Pas d'entourloupe ! N'est-ce pas Juju ?

- Promis ! Juré ! Tout comme dit le frérot ! répond l'autre avec un sourire à donner des complexes à un requin.

- J't'e jure, on fera tout comme tu veux. Promis ! Insiste Paul.

- Tu nous ramènes pour 18 h, sans faute ? demande Roland d'une voix pas très assurée.

- Écoute, Roland, je préfère pas y aller. Je vais rester ici, glisse doucement Charlotte à l'oreille du garçon. Elle lui tend son casque.

- Regarde ce que tu a fais, Juju ! s’esclaffe le grand frère,

- Tu fais peur à la p'tite copine de mon frère, c'est pas bien. Allez m'a p'tite demoiselle, faut pas avoir peur, on ne mord pas. Pis les copines de mon frère sont les copines de mon frère. Chasse gardée ! Promis ! Pourtant, z'êtes un bien jolie p'tit bout de femme. Il a bon goût le bougre !

- Paul ! Ça suffit ! OK, je veux bien vous suivre mais tu respectes ta parole, sinon ...

- Sinon quoi ? Tu vas le dire au parents?

- Tu m'emmerdes !

Roland prend la main de Charlotte et repasse le portillon. Il est bien décidé à planter là ces deux troubles fêtes.

- Attend ! Crie son frère. Allez, je m'excuse ! OK, on est limite, mais J't'e promets qu'on sera correct. Allez viens, on s'était promis qu'en rentrant, c'est la première fête qu'on ferait ensemble. On l'attendait tellement !

La voix de Paul se fait plus douce, il prend un air vraiment sincère. Un restant de la fabrication d'hier soir, quand il a fallu convaincre son père de lui prêter de l'argent pour mettre de l'essence dans la voiture et que, Oui ! Il le rembourserait très rapidement. Dans le meilleur des cas... dans jamais.

Roland hésite. Il regarde Charlotte. Il essaye de se convaincre que Paul n'est pas un mauvais garçon, qu'en lui, il y a forcément du bon. C'est son grand frère après tout. Celui qui le défendait quand les grands l'embêtait. Celui qui a toujours été près de lui, là-bas.

Le jeune lycéen se retourne, regarde son frère. Comment ne pas lui faire confiance ?

- OK ! Mais fait gaffe ! Je vais derrière avec Charlotte, et aucun des deux ne la touche. Pas même la bise, c'est compris ?

On peux aimer sa famille et rester prudent, ce n'est pas incompatible.

- Venez les p'tits, c'est parti ! On va s'amuser comme des fous, comme au bon vieux temps, Roland, tu te souviens ?

Alors que tout semble réglé, Charlotte refuse de bouger.

- Ça dirait pas aux machos de base de me poser la question de savoir si je veux monter dans la voiture de ces deux débiles ? Reprends ton casque, je préfère rester à lire que de risquer ma vie avec ça ! Allez prend ton casque !

Charlotte est énervée, cet après-midi prend une tournure qu'elle n'aime pas du tout.

- Ho, ho ! C'est qu'elle a du caractère la p'tite-là ! Allez, mam’zelle, ça ferait tellement plaisir à p'tit frère, je m'excuse J't'e dis.

Paul est entré dans la cour et s’approche de la jeune fille, mains tendues en signe d'apaisement.

- Plus on discute moins on aura de temps pour la fête foraine, lance Juju, resté près de sa nouvelle voiture et qui se voit déjà dans les auto tamponneuse à draguer des filles qui ne le regarderont même pas.

Roland supplie Charlotte du regard. Elle aimerait avoir le courage de ne pas fondre devant son copain, mais elle ne l'a pas. Elle se dit qu'elle fera donc, consciemment, une bêtise !

- OK, on y va. Mais J't'e préviens, au moindre problème c'est toi qui prend, Roland.

-J'assume !

Rédigé par Evglantine

Publié dans #Romans

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