Mon oncle ...

Publié le 27 Février 2017

Sloop

Sloop

Ah, Mon Oncle !

Un homme étrange pour les enfants de la campagne que nous étions. Un être fantasque et agaçant, selon ma mère qui n’aimait guère voir son frère arriver à la maison.

Moi qui adorait mes deux jeunes frères, je ne concevais pas que l’on puisse ne pas apprécier un membre de sa famille.

Mais, bref ! Mon oncle était la nouveauté, l’aventure, les éclats de rire. Constamment en mouvement, il parlait fort, faisait de grands gestes, riait souvent et était tellement heureux de nous voir. Il amenait avec lui la bonne humeur. Et je l’admirais d’autant plus qu’on ne le voyait pas souvent. Il était marin et je le voyais capitaine au long cours, navigant sur toutes les mers du globes à la barre de son majestueux trois mâts. A l’époque, je n’avais pas vraiment conscience de l’absurdité de mon imagination. Déjà, lors de ma jeunesse, il y avait longtemps que les bateaux de commerce ne naviguaient plus à voile.

Qu’importe, sa voix de stentor me berçait et je l’imaginais commander ses hommes, accroché à sa barre alors que les vagues frappaient la coque du navire. Il savait se faire respecter parce qu’il était juste avec un coeur gros comme bâtiment.

Je me souviens de lui comme d’un homme de haute stature - d’un autre côté, je ne mesurais pas plus d’un mètre vingt-. Il était fier et fort.

J’aimais regarder vivre cet homme dont la voix pourtant chaude et sereine faisait trembler les murs; cet homme  qui amarrait son chien pour l’après-midi.

Il avait les yeux couleur océan, des traits burinés d’avoir affronté tant de bourrasques d’eau salée.

Sa silhouette  sanglée dans sa vareuse bleue marine m’impressionnait et je n’osais l’apostropher pour qu’il me parlât de ses aventures. Je ne pouvais qu’imaginer et inventer mes propres histoires. Que n’aurais-je donné pour le voir arriver au quai, debout à l’avant de son navire ? Il était mon aventurier qui découvrait le monde et des nouveaux mondes. Je voulais partir avec lui à la rencontre des peuples hostiles, des récifs assassins, des mammifères marins gigantesques, des bateaux fantômes : des sloops, des bricks, des sept mats et bien d’autres encore. Je l’imaginais offrir des pacotilles et des miroirs à des sauvages innocents. Ils étaient à l’image de mes pirates de bandes dessinées. Mon oncle était mon Christophe Colomb. Non ! Mieux que Christophe Colomb car, lui, mon oncle, ne se serait jamais trompé de cap. S’il avait décidé d’aller en Inde, il serait arrivé en Inde et pas sur un territoire que personne ne connaissait. Amerigo Vespucci aurait pu rester dormir à Florence, c’est mon oncle qui aurait donné son nom à ces nouvelles terres, et seulement parce qu’il savait exactement où les trouver. Marco Polo n’était plus qu’un simple voyageur de commerce à côté de lui. Et Jacques Cartier aurait ouvert un garage à bateau à Saint Malo; les canadiens chanteraient les louanges de mon oncle. J’aimais l’imaginé arrivant en Afrique, fier comme seul un blanc peut l’être. Il aurait été entouré des peuples noirs heureux de le voir enfin. Je le voyais assis à la table du maharadja racontant ses dernières chasses. Je l’écoutais recevoir les remerciements de l’empereur de Chine. Il serait reçu par notre président de la République, ébahi par les récits de ses victoires sur les éléments.

Plus tard, j'aurais été moussaillon sur le bâtiment de mon oncle.  Il  m'aurait appris tous les noeuds, tous les vents, tous les courants des océans atlantique, indien et pacifique. Bien-sûr, des fois, j'aurais été de corvées de sols sous les rires gras des matelots. J'aurais frotter, récurer sans jamais rien dire parce que j'aurai su que demain, j'aurais été, à mon tour, capitaine de bateau et que tous les marins m'auraient respectés.

Je m’endormais souvent en pensant à la mer. Parfois, je la voyais de la côte, surtout celle de la pointe du Percho où le vent venait frapper les rochers avec violence en hiver; parfois je la voyais de mon bateau alors que je barrais comme mon oncle me l'avait appris.

Je me réveillais au matin, déçue de ne pas être dans une bannette et de devoir dire au revoir aux roulis et aux tangages. Je devais me contenter de la terre ferme.

Je quittais un lit confortable, posais les pieds sur un chaud plancher de maison de campagne. Je prenais mon déjeuner dans notre petite cuisine qui sentait bon le café, le pain et le beurre salé. Ma mère nous houspillait afin que nous soyons à l’heure à l’école. Il m'arrivait souvent de rêvasser.

Souvent, aussi, alors que l’instituteur parlait, je repartais voguer en regardant les nuages. Je voulais fuir les champs, les pâtures, les élevages. Je ne voulais pas sentir la terre mouillée après la pluie mais ressentir les embruns sur ma peau.

Il n’était pas possible pour moi d’imaginer mon oncle tenir une bêche ou une binette. Un aventurier, ça ne fait pas le jardin, ça n'arrive pas après avoir prévenu. C'est insaisissable !

 

Il arrivait à l’improviste, et pour moi, ce jour là devenait un jour férié !

 

Ses cheveux au vent, sa barbe hirsute, ses yeux pétillants ne pouvaient appartenir qu’à un explorateur.

  • Barrer à tribord, nord-nord-est ! Criait-il très fort pour que sa voix traverse le bruit du vent.

Je n’ai jamais su si nous pouvions aller quelque part en barrant à tribord, nord-nord-est, je n’ai seulement su qu’il n’était pas capitaine.

Son bateau blanc et noir filait bien sur les mers mais pas pousser par le vent seulement par des machines. Son navire regorgeaient bien de cargaisons précieuses mais c’était des marchandises qu’il transportait d’un port à l’autre pour les déposer sur des quais étouffants sous le tonnage des conteneurs.

Adieu à la superbe figure de proue, cette sirène au cheveux noirs affrontant les embruns.
Qui plus est, mon oncle avait une femme, un petite femme toute sèche et ridée. Il avait aussi deux enfants énervant qui ne cessaient de se plaindre de tout et de rien. Ce n’était pas possible !

Mon oncle ne pouvait pas être heureux avec cette famille, il devait faire semblant, je ne voyais que ça. Il avait épousé cette femme parce que ma mère, sa soeur, le lui avait demandé pour qu’il soit “comme les autres”, j’en étais certaine ! Ils avaient fait des enfants pour que cette petite femme donne l'impression d'être respectable quand son aventurier de mari parcourait les mers et leur ramenait de quoi vivre.

Jour après jour, je dessinais des coques et des bricks. Je peignais la mer et les poissons. J’attendais le retour de mon oncle. J’avais tellement envie de l’entendre raconter ses histoires, lui l’homme de peu de mot. Il savait me montrer les étoiles et comment m’y fier pour avancer. Il savait tellement de choses, mon oncle. Il me racontait Dieu mieux que le curé de notre paroisse. Il savait m’expliquer l’amour universel grâce aux étendues salées des mers et les poissons qui y vivaient. J’aimais lui voler des petits bouts d'histoires pour écrire les miennes. Elles différaient des siennes mais qu’importe, elles étaient toutes importantes.  

L’impatience souvent me prenait quand je trouvais son absence trop longue. Alors, je m’accoudais à la fenêtre de ma chambre, au dernier étage de la maison et je regardais les étoiles essayant de me rappeler le nom et les formes des constellations. Je lançais des appels au ciel pour qu’il me ramène mon oncle.

Et, il y a eu ce matin !

Je me suis levée d’un bond, comme d'habitude, j'ai dégringolé l’escalier qui mène à la cuisine. Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite, il faut donner le temps aux sens de se réveillent. Le café n’aromatisait pas la pièce. Il n’y avait pas non plus les sons habituels : chocs des bols sur la table, des cuillères contre la faïence. Non, rien de tout cela. Juste un silence sans odeur.

Ma mère était assis à la table de la cuisine, la tête dans les mains. Elle portait cette blouse orange qui met si bien son teint blanc en valeur et que j’aime beaucoup.

Elle a levé la tête quand je suis entrée, elle avait les yeux rouges.

Mes cousins, les enfants de mon oncle et sa femme étaient dans la cuisine et pourtant, il n’y avait pas de bruit. Ils regardaient ma mère en silence. Ils avaient eux-aussi les yeux rouges. Ma mère m’a tendu une main et m’a fait approcher. Elle m’a regardé avec douceur puis s’est mise à parler :

  • Mon ange, j’ai une triste nouvelle à t’annoncer. Cette nuit, une vague scélérate à toucher le bateau de ton oncle. Il ne rentrera plus à la maison, la mer nous l’a pris et ne nous le rendra pas.

Pétrifiée, je regarde tout le monde, je ne sais pas ce que c’est qu’une vague scélérate, mon oncle ne m’en a jamais dit un mot.

Sans rien dire, je lâche la main de ma mère. Je me précipite dans ma chambre. Un a un, je jette à terre tous mes livres sur la mer et ses bateaux; je balance aussi la bible dans la poubelle.

Dieu n’existe pas ! Il ne peut pas exister s’il accepte que mon oncle meurt alors que sa femme est toujours en vie. On est très injuste quand on est enfant et que la douleur vous terrasse. Combien de temps suis-je restée à pleurer sur mon lit ? Impossible à dire.

 

Ce n'était une simple histoire de marin, comme notre région en avait déjà vécu des centaine; mais pour moi, c’était ma vocation qui s’en allait avec lui.

Je ne serais jamais marin ! Je ne pouvais pas être marin si cela devait faire si mal aux gens que l’on aime. Je ne prendrais pas la mer car elle était injuste ! Comment avait-elle pu prendre un homme qui l’aimait temps ?

Terrienne j’étais, terrienne je resterais !

 

Puis le temps passe, les souvenirs restent. J’entends encore sa voix quand je suis à la  barre de mon sloop. Ses conseils, ses enseignements appris sur la terre ferme, dans mon petit village d’agriculteurs me suivent sur toutes les mers du globe et je suis devenue à mon tour l’aventurière de mes neveux et nièces. Celle qui met du chambardement dans une routine bien rangée. Mais mes deux frères ne m’en veulent pas, ils connaissent ma passion pour l’océan. Parfois, ils ont un peu peur qu'un des enfants qui m'écoutent prennent la mer à son tour. Mais peut-on résister à une passion ? Mon oncle m'a prouvé que non ! Il avait ce qu'on appelle le sang salé et il me guide aujourd'hui lors de mes tours du monde qui est devenu moins vaste mais tout aussi charmant que dans mes rêves.

 

P.S. : Entre temps, j’ai aussi appris à découvrir ma tante. C'est une femme charmante et très gentille avec des enfants pas si énervant que ça, mais un peu quand même. On ne peut pas avoir tout faux sur tout.


 

Rédigé par Evglantine

Publié dans #Nouvelles

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