BEATRICE

Publié le 26 Juillet 2014

"www.mesimages.ch" Un petit tout sur le site pour voir de très jolies photos.

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Petit matin

Rien n’est plus désolant qu’une boite de nuit au petit matin. La lumière crue éclaire une piste désertée par les fêtards, la musique laisse la place à la résonance métallique d’un entrepôt. Le jour se lève sur une vision de saletés, le sol est couvert de gobelets en carton, de papiers gras, de mégot de cigarette dans un lieu non fumeurs, et autres détritus que personne n’a spécialement envie de déterminer. Le dance-floor luisant la nuit montre son vrai visage. Un sol moche, sans intérêt, collant, poisseux par endroit. Le décor si chatoyant la nuit renvoi une image fade et sans saveurs dès les spots éteints. Le Lilith ne ressemble plus à cette reine de la nuit pour gothiques à la recherche de sensations fortes, d’amusements, de partenaires, d’amis, d’une bonne soirée. Reste tout au plus, des fauteuils déformés par ces dizaines de fesses, pieds, genoux qui les ont massacré toute la nuit durant. Il leur faudrait plus d’une bonne journée de repos pour reprendre leur forme initiale. Les jeux de lumières éteints laissent apparaître un toit de tôle et de conduits électriques. Un Hangar ! Le Lilith, le temple gothique le plus réputé de toute la côte normande n’est qu’un immense hangar ne supportant pas les lumières du jour. Il ne sent plus le souffre mais jette une image souffreteuse aux diurnes. Il n’est plus !

Béatrice est d’humeur taciturne ce matin. Rien ne la déprime plus qu’une fin de soirée. En nettoyant le bar, elle laisse vagabonder ses idées. Le changement ne lui plaît pas. Rien ne lui semble plus désagréable que la fin d’une période. Pourtant, ce matin est le dernier qu’elle passe à nettoyer ce lieu chargé de souvenir. Demain, à la même heure, elle sera dans le train. Demain est le début d’une nouvelle carrière plus prometteuse que celle qu’elle quitte. Pourtant, elle est nostalgique. Ce n’est pas son balai et ses éponges qui vont lui manquer, cela est un soulagement de savoir qu’elle n’aura à plus à nettoyer la boite de 5 à 8 h du matin. Béatrice jette l’eau sale dans l’évier, s’essuie le front, elle est étrangement plus fatiguée que d’habitude. L’aspirateur pèse des tonnes. Il se traîne entre les papiers, les canettes et autres saletés. Comme beaucoup d’objet dans la boite, ce pauvre aspirateur est usé, bon pour la casse. Béatrice entend deux voix de femmes dans les vestiaires. Clémence et Angélique finissent de nettoyer les paillettes qui traînent en se chamaillant, comme elles le font de puis que Béatrice les connaît. Elles lui manqueront.

Peu à peu le hangar retrouve un aspect propre et rangé. Les petites mains de la boite, danseuses la nuit, femmes de ménage le jour, ont remis de l’ordre dans le désordre chaotique du lieu. A bien y regarder, les sculptures de d’anges et de démons affichent un plastique bas de gamme ; le skaï des fauteuils est craquelé, décoloré, il a depuis longtemps perdu son éclat des premiers temps. Les spots et les enceintes accusent leur ancienneté par leur taille bien supérieure à ce que l’on peut trouver aujourd’hui sur le marché. Le Lilith a perdu la beauté de la nouveauté. Les années ont laissé sur la boite un relent kitch du faste gothique qui n’est plus au goût des consommateurs.

Son premier casting dans cette boite, elle l’avait passé par provocation envers ses parents. Madame Maman ne voulait pas que sa fille soit danseuse dans une boite de nuit, elle avait plus d’ambition pour sa princesse A 18 ans tout juste, Béatrice avait pris son courage à deux mains et avait frappé à la porte du Lilith. Elle savait que la réputation de l’endroit serait un sujet de conflit entre elle et sa mère, ce qui lui donnerait une excellent raison de quitter la maison. Trois ans plus tard, sa mère lui a pardonné et est assez fière que son « bébé » aille danser dans une boîte tellement prestigieuse à PARIS ! Béatrice sourit. Leur relation était si souvent compliquée.

A peine rassurée, elle était montée sur scène, enfin, le bar, et avait entamé une danse langoureuse, pas forcément adaptée au lieu. Ben, de son vrai nom Bernard, l’avait laissé faire jusqu’au bout, puis avait appelé une autre danseuse. Son déhanchement plus en phase avec le lieu, avait décontenancé Béatrice. A ce moment, elle s’était dit que pour elle l’aventure s’arrêtait avant même d’avoir commencée. Mais le patron avait l’œil, il savait reconnaître la beauté et le talent dans une jeune fille maladroite. Il devint son Pygmalion, et c’est grâce à lui qu’elle avait obtenu cette place de danseuse de revue. C’est grâce à lui qu’elle ne ferait plus le ménage, le matin, une fois les clients partis. Il ne lui avait pas caché :

- On est petit, on n’a pas de moyens, si tu veux bosser ici, faudra partager les tâches ménagères. Si t’es d’accord, tu peux rester, si tu penses être traité comme une reine, tu peux reprendre tes affaires.

Trois ans que Béatrice, Clémence, Angélique et Maud, la patronne, femme du patron, nettoyaient la salle au petit matin. Malgré la renommée dont jouissait le Lilith, ce n’était qu’une petite boite de province et le client pas assez nombreux pour permettre un service haut de gamme.

Béatrice prend le temps de plier ces derniers costumes de scènes : paillettes, perles et plumes disparaissent dans son sac de sport. Les maquillages suivent le même chemin. Ce matin, les rires sont absents. Aucune des filles présentes n’a envie de plaisanter. Clémence, si bavarde, toujours une anecdote derrière l’autre, se tait. Son rire franc et communicatif est en berne. Il ne résonne pas sous les tôles. Ce matin, personne ne rira. Personne ne blaguera. L’humeur est triste, c’est une page qui se tourne.

- Bon, les filles, on se dépêche, faut que je ferme ! La voix de Ben les surprend. Elles sursautent presque toutes en même temps. Mais c’est un regard triste que les quatre jeunes danseuses posent sur le patron.

- Ne soyez pas triste les filles, c’est comme ça, on n’y peut rien. Allez dépêchez vous un peu ! Je suis crevé moi, et j’aimerais bien me mettre au pieu !

- Y avait pas d’autres solutions ? se lance Clémence.

-« Non, je vous les déjà expliqué. Je ne pouvais pas faire autrement ! Allez, je vous attends à coté dans dix minutes, fissa ! »

Béatrice contemple son sac de sport à moitié plein et sa tablette pratiquement vide. Oui, c’est une page qui se tourne, une fin. Maud claque dans les mains, comme elle a l’habitude de le faire quand elle désire s’adresse à elles toutes :

- Allez les belles, on y va ! Et haut les cœurs ! Ce n’est pas une fin en soit, ce n’est qu’un recommencement ! Et comme vous l’a dit Ben, on est toutes crevées. Je vous attend à 16 h chez Marco, on boira le verre de l’amitié, OK? Elle tourne les talons et repart dans la salle, Ben l’attend.

- Mais on ne se verra plus, après ! objecte Angélique, silencieuse jusque là.

- Tu auras d’autres amies et je ne te donne pas trois mois pour nous avoir oublié. rétorque aussitôt Clémence.

- Comment peux-tu dire ce genre de chose ?

Le ton plaintif d’Angélique à le don d’agacer, elle le sait et l’utilise souvent pour obtenir ce qu’elle veut. Pourtant ce matin, il le son d’un regret. Béatrice et Clémence s’échangent un regard et d’un même élan prennent Angélique dans leur bras. S’en suit des banalités de départ, jusqu’à ce que Béatrice laisse échappée un rire cristallin qui contamine tout le monde.

- Non, mais vous nous entendez, là toutes les trois ? On dirait qu’on va à l’abattoir ! On a toute une bonne place qui nous attend sur Paris, on devrait se réjouir au lieu de pleurer comme des sottes ! Allez, haut les cœurs, on arrivera bien à se revoir à la capitale, voyons !

Angélique tente une résistance désespérément mélodramatique, sans succès. Maud qui vient de revenir dans le vestiaire, lui plaque un énorme bisou sur la joue :

- Allez choupinette, te met pas martel en tête, tu sais la vie, il faut la prendre à bras le corps. Tu es jolie, tu danses bien, et tu entres dans une des meilleures boites de Paris. Je ne te donne pas trois mois pour devenir la coqueluche de la capitale. J’ai une idée : et si on y allait maintenant chez Marco ? Avec le retard qu’on a pris, il est déjà ouvert. Plutôt que de revenir ce soir, alors que chacune sera dans ses bagages. Ça vous dit ? Je viens d’en parler à Ben, il est d’accord. On prendra notre dernier petit déjeuner chez le vieux bougon !

- Ben, c’est une excellente idée ! s’exclame Clémence, j’ai un de ces soifs, je ne vous dis que ça ! Allez, on y va ! Elle saisie son sac et traverse déjà le vestiaire vers la sortie.

- Allez, on se bouge ! lance-t-elle en se retournant. On n’a pas que ça à faire !

La proposition est acceptée à l’unanimité sans autres arguments. Sacs sur l’épaule, Angélique, Béatrice, Maud lui emboîtent le pas. Sur le parking de la boite, il ne reste que leur voiture. Chacune prend le temps d’y déposer leurs effets, puis ensemble, elles entrent dans le bar du centre. Comme à son habitude, figé dans le temps, le patron les accueille avec son rituel : »

  • Bien le bonjour du matin !

Cela fait bientôt vingt ans qu’il n’a pas renouvelé son bonjour. Bien vingt ans que le bar n’a pas bougé d’un iota : les mêmes tables, les mêmes chaises, les mêmes habitués. L’activité se meurt mais pas question pour Marco de changer quoi que ce soit, c’est contraire aux habitudes. Et puis quoi, c’est bientôt la retraite pour lui, il a un acheteur, ce n’est pas maintenant qu’il va faire quelque chose.

  • Alors les danseurs de la nuit, je vous sers quoi ? Un café-whisky ?

  • Un irish, pour moi, demande Ben.

  • Ben, c’est toi qui conduit ce matin, tu me l’as promis ! rappelle Maud toujours vigilante.

  •  Allez ma Maud, juste un, pour l’occasion ?
  • OK juste un, mais seulement si tu manges un peu, OK ? Tiens Clémence, tu ne veux pas aller nous chercher des croissants, des pains aux chocolats et pain aux raisins ou des brioches ? demande-t-elle en lui donnant de l’argent.
  • J’y cours ! Pour moi ce sera un grand chocolat chaud Marco, s’il te plaît. Lance-t-elle avant de pousser la porte du bar.
  • OK, OK ! Bon les filles, pour vous ce sera quoi ? »
  • Un grand café bien chaud avec de la chantilly, commandent Clémence et Béatrice.
  • Et pour la patronne ? ronchonne Marco parce que ça prend du temps tout ça. Pas comme le petit rouge.
  • Un grand thé chaud à la menthe, merci Marco.
  • Pff, de l’eau chaude avec de l’herbe, maugrée Marco dans sa lourde moustache noire.

Traînant des pieds fatigués sur un carrelage dans le même état, Marco se glisse derrière le comptoir et bientôt seuls les bruits des soucoupes, tasses, cuillères et machine à café occupent l’espace. La fatigue vient de rattraper les employés du Lilith. Les rides accusent à la déprime. Le regard dans le vide, chacun attend et les boissons chaudes et la première parole dite par le voisin.

La porte s’ouvre à toute volée, Clémence apparaît les bras chargés de viennoiseries, suivie de la boulangère, du patron du tabac presse, de la pharmacienne, de la patronne du magasin de vêtements Kiti, et quelques autres personnes.

  • Clémence nous a dit que c’était aujourd’hui, alors on est tous venu vous dire au revoir. Explique la boulangère ouvrant les sachets de viennoiseries que Clémence vient de déposer sur la table.

  • Vous allez nous manquer, enchérit la pharmacienne.

Tous prennent une chaise et s’assoient à la table, enfin, là où ils peuvent.

  • Marco, tu nous fais des petits noirs s’il te plaît ?  lance Jean, le patron du tabac-presse.  J’espère que c’est ce que vous voulez tous ? s’enquiert-il ensuite.

Il y a bien longtemps que le bar n’a connu autant d’effervescence, un matin. Depuis la fermeture de l’usine et les mouvements de contestations que cela avait créées. Le mouvement terminé, l’usine fermée, c’est toute la ville qui est devenue calme. Et le week-end prochain, ce sera encore plus calme. Les commerçants savent qu’à leur tour, ils risquent de fermer si personne ne fait rien. Les uns après les autres, ils baiseront le rideau, dans l’indifférence générale.

Son grand plateau rond sur le bras, il peine à servir les cafés chantilly, ce n’est vraiment plus de son âge.

  • Ben alors M’sieur Ben, c’est aujourd’hui ?

  • Et oui, Marco, c’est fini pour nous ! C’était la dernière soirée. L’état a décidé pour nous, on s’incline ! Fermé ! Plus de Lilith ! sa voix se casse. Le Lilith, c’était toute sa vie, son bébé, son entreprise. Maintenant, il va faire quoi ? Il a pensé aux employés mais pas trop à lui. Ces dernières semaines ont été entièrement consacré au reclassement des danseuses, à la radiation de son entreprise, mais pas à lui.

Béatrice le regarde devenir vieux devant son Irish. Il croque dans un croissant, sans aucune conviction, par lassitude, parce que c’est devant son nez. A ses cotés, Maud tente de donner le change, mais le cœur n’y est pas. Béatrice remarque les rides se dessiner petit à petit sous des yeux qui ont envoûte tant de personne. Sa taille fine semble s’épaissir, sa grâce légendaire s’empâter, la nuit est finie et avec elle, leur univers s’envole. Il n’y aura plus de gothiques au centre ville, cela fait mauvais genre, trop de bruit, trop de dégâts. Bien sur qu’une boite de nuit en centre ville, ça fait du bruit, bien sur que ça crée de l’agitation, mais grâce au Lilith, la ville paraissait se réveiller en fin de semaine. Trop de plaintes pour tapage nocturne, moins de clients, inutile de continuer ! Ben a vendu le local à la Mairie, ils font bâtir une maison de retraite, c’est mieux pour la commune, enfin, c’est ce que dit le conseil municipal. Il s’est pourtant Battu Ben pour que son entreprise continue, mais rien n’y a fait. Le préfet est d’accord avec le Maire. Il faut être honnête, ce n’est pas sa clientèle l’électorat de la commune, il n’avait pas beaucoup de chance face à des enjeux politiques.

Les viennoiseries sont avalées, les patrons des magasins d’à coté sont repartis dans leur boutique. La conversation s’est arrêtée d’elle-même. Personne ne se regarde, personne n’ose faire le premier geste. Le temps s’éternise.

Pour ne pas être la dernière à qui on dit au revoir, Béatrice se lève.

  • Bon, ben c’est pas le tout, faut que je finisse ma valise. Je vous embrasse tous très fort. dit-elle en prenant le temps de faire le tour de la table, les bisant les uns après les autres. Puis ce n’est pas comme ci je ne reviendrais jamais ici, mes parents habitent toujours ici, on se reverra.

 

D’un pas décidé, elle quitte ce petit bar voué lui aussi à la démolition, il est sur le chemin de la maison de retraite. Une fois dehors, elle s’arrête sur le trottoir, regarde cette rue qu’elle a si souvent traversée, soupir, et se dirige vers sa voiture. Oui, la vie c’est ça : des « au revoir » et des pincements au cœur pour pouvoir avancer. Demain, sa rue ne ressemblera plus à ce qu’elle voit ce matin, mais demain, elle, Béatrice, ne sera plus non plus celle qu’elle est aujourd’hui. Une page se tourne, elle fait partie de la petite histoire de la grande Histoire. Que conservera-t-on de sa petite ville dans 20 ans ?

Rédigé par Evglantine

Publié dans #Nouvelles

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