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Publié le 27 Février 2017

Sloop

Sloop

Ah, Mon Oncle !

Un homme étrange pour les enfants de la campagne que nous étions. Un être fantasque et agaçant, selon ma mère qui n’aimait guère voir son frère arriver à la maison.

Moi qui adorait mes deux jeunes frères, je ne concevais pas que l’on puisse ne pas apprécier un membre de sa famille.

Mais, bref ! Mon oncle était la nouveauté, l’aventure, les éclats de rire. Constamment en mouvement, il parlait fort, faisait de grands gestes, riait souvent et était tellement heureux de nous voir. Il amenait avec lui la bonne humeur. Et je l’admirais d’autant plus qu’on ne le voyait pas souvent. Il était marin et je le voyais capitaine au long cours, navigant sur toutes les mers du globes à la barre de son majestueux trois mâts. A l’époque, je n’avais pas vraiment conscience de l’absurdité de mon imagination. Déjà, lors de ma jeunesse, il y avait longtemps que les bateaux de commerce ne naviguaient plus à voile.

Qu’importe, sa voix de stentor me berçait et je l’imaginais commander ses hommes, accroché à sa barre alors que les vagues frappaient la coque du navire. Il savait se faire respecter parce qu’il était juste avec un coeur gros comme bâtiment.

Je me souviens de lui comme d’un homme de haute stature - d’un autre côté, je ne mesurais pas plus d’un mètre vingt-. Il était fier et fort.

J’aimais regarder vivre cet homme dont la voix pourtant chaude et sereine faisait trembler les murs; cet homme  qui amarrait son chien pour l’après-midi.

Il avait les yeux couleur océan, des traits burinés d’avoir affronté tant de bourrasques d’eau salée.

Sa silhouette  sanglée dans sa vareuse bleue marine m’impressionnait et je n’osais l’apostropher pour qu’il me parlât de ses aventures. Je ne pouvais qu’imaginer et inventer mes propres histoires. Que n’aurais-je donné pour le voir arriver au quai, debout à l’avant de son navire ? Il était mon aventurier qui découvrait le monde et des nouveaux mondes. Je voulais partir avec lui à la rencontre des peuples hostiles, des récifs assassins, des mammifères marins gigantesques, des bateaux fantômes : des sloops, des bricks, des sept mats et bien d’autres encore. Je l’imaginais offrir des pacotilles et des miroirs à des sauvages innocents. Ils étaient à l’image de mes pirates de bandes dessinées. Mon oncle était mon Christophe Colomb. Non ! Mieux que Christophe Colomb car, lui, mon oncle, ne se serait jamais trompé de cap. S’il avait décidé d’aller en Inde, il serait arrivé en Inde et pas sur un territoire que personne ne connaissait. Amerigo Vespucci aurait pu rester dormir à Florence, c’est mon oncle qui aurait donné son nom à ces nouvelles terres, et seulement parce qu’il savait exactement où les trouver. Marco Polo n’était plus qu’un simple voyageur de commerce à côté de lui. Et Jacques Cartier aurait ouvert un garage à bateau à Saint Malo; les canadiens chanteraient les louanges de mon oncle. J’aimais l’imaginé arrivant en Afrique, fier comme seul un blanc peut l’être. Il aurait été entouré des peuples noirs heureux de le voir enfin. Je le voyais assis à la table du maharadja racontant ses dernières chasses. Je l’écoutais recevoir les remerciements de l’empereur de Chine. Il serait reçu par notre président de la République, ébahi par les récits de ses victoires sur les éléments.

Plus tard, j'aurais été moussaillon sur le bâtiment de mon oncle.  Il  m'aurait appris tous les noeuds, tous les vents, tous les courants des océans atlantique, indien et pacifique. Bien-sûr, des fois, j'aurais été de corvées de sols sous les rires gras des matelots. J'aurais frotter, récurer sans jamais rien dire parce que j'aurai su que demain, j'aurais été, à mon tour, capitaine de bateau et que tous les marins m'auraient respectés.

Je m’endormais souvent en pensant à la mer. Parfois, je la voyais de la côte, surtout celle de la pointe du Percho où le vent venait frapper les rochers avec violence en hiver; parfois je la voyais de mon bateau alors que je barrais comme mon oncle me l'avait appris.

Je me réveillais au matin, déçue de ne pas être dans une bannette et de devoir dire au revoir aux roulis et aux tangages. Je devais me contenter de la terre ferme.

Je quittais un lit confortable, posais les pieds sur un chaud plancher de maison de campagne. Je prenais mon déjeuner dans notre petite cuisine qui sentait bon le café, le pain et le beurre salé. Ma mère nous houspillait afin que nous soyons à l’heure à l’école. Il m'arrivait souvent de rêvasser.

Souvent, aussi, alors que l’instituteur parlait, je repartais voguer en regardant les nuages. Je voulais fuir les champs, les pâtures, les élevages. Je ne voulais pas sentir la terre mouillée après la pluie mais ressentir les embruns sur ma peau.

Il n’était pas possible pour moi d’imaginer mon oncle tenir une bêche ou une binette. Un aventurier, ça ne fait pas le jardin, ça n'arrive pas après avoir prévenu. C'est insaisissable !

 

Il arrivait à l’improviste, et pour moi, ce jour là devenait un jour férié !

 

Ses cheveux au vent, sa barbe hirsute, ses yeux pétillants ne pouvaient appartenir qu’à un explorateur.

  • Barrer à tribord, nord-nord-est ! Criait-il très fort pour que sa voix traverse le bruit du vent.

Je n’ai jamais su si nous pouvions aller quelque part en barrant à tribord, nord-nord-est, je n’ai seulement su qu’il n’était pas capitaine.

Son bateau blanc et noir filait bien sur les mers mais pas pousser par le vent seulement par des machines. Son navire regorgeaient bien de cargaisons précieuses mais c’était des marchandises qu’il transportait d’un port à l’autre pour les déposer sur des quais étouffants sous le tonnage des conteneurs.

Adieu à la superbe figure de proue, cette sirène au cheveux noirs affrontant les embruns.
Qui plus est, mon oncle avait une femme, un petite femme toute sèche et ridée. Il avait aussi deux enfants énervant qui ne cessaient de se plaindre de tout et de rien. Ce n’était pas possible !

Mon oncle ne pouvait pas être heureux avec cette famille, il devait faire semblant, je ne voyais que ça. Il avait épousé cette femme parce que ma mère, sa soeur, le lui avait demandé pour qu’il soit “comme les autres”, j’en étais certaine ! Ils avaient fait des enfants pour que cette petite femme donne l'impression d'être respectable quand son aventurier de mari parcourait les mers et leur ramenait de quoi vivre.

Jour après jour, je dessinais des coques et des bricks. Je peignais la mer et les poissons. J’attendais le retour de mon oncle. J’avais tellement envie de l’entendre raconter ses histoires, lui l’homme de peu de mot. Il savait me montrer les étoiles et comment m’y fier pour avancer. Il savait tellement de choses, mon oncle. Il me racontait Dieu mieux que le curé de notre paroisse. Il savait m’expliquer l’amour universel grâce aux étendues salées des mers et les poissons qui y vivaient. J’aimais lui voler des petits bouts d'histoires pour écrire les miennes. Elles différaient des siennes mais qu’importe, elles étaient toutes importantes.  

L’impatience souvent me prenait quand je trouvais son absence trop longue. Alors, je m’accoudais à la fenêtre de ma chambre, au dernier étage de la maison et je regardais les étoiles essayant de me rappeler le nom et les formes des constellations. Je lançais des appels au ciel pour qu’il me ramène mon oncle.

Et, il y a eu ce matin !

Je me suis levée d’un bond, comme d'habitude, j'ai dégringolé l’escalier qui mène à la cuisine. Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite, il faut donner le temps aux sens de se réveillent. Le café n’aromatisait pas la pièce. Il n’y avait pas non plus les sons habituels : chocs des bols sur la table, des cuillères contre la faïence. Non, rien de tout cela. Juste un silence sans odeur.

Ma mère était assis à la table de la cuisine, la tête dans les mains. Elle portait cette blouse orange qui met si bien son teint blanc en valeur et que j’aime beaucoup.

Elle a levé la tête quand je suis entrée, elle avait les yeux rouges.

Mes cousins, les enfants de mon oncle et sa femme étaient dans la cuisine et pourtant, il n’y avait pas de bruit. Ils regardaient ma mère en silence. Ils avaient eux-aussi les yeux rouges. Ma mère m’a tendu une main et m’a fait approcher. Elle m’a regardé avec douceur puis s’est mise à parler :

  • Mon ange, j’ai une triste nouvelle à t’annoncer. Cette nuit, une vague scélérate à toucher le bateau de ton oncle. Il ne rentrera plus à la maison, la mer nous l’a pris et ne nous le rendra pas.

Pétrifiée, je regarde tout le monde, je ne sais pas ce que c’est qu’une vague scélérate, mon oncle ne m’en a jamais dit un mot.

Sans rien dire, je lâche la main de ma mère. Je me précipite dans ma chambre. Un a un, je jette à terre tous mes livres sur la mer et ses bateaux; je balance aussi la bible dans la poubelle.

Dieu n’existe pas ! Il ne peut pas exister s’il accepte que mon oncle meurt alors que sa femme est toujours en vie. On est très injuste quand on est enfant et que la douleur vous terrasse. Combien de temps suis-je restée à pleurer sur mon lit ? Impossible à dire.

 

Ce n'était une simple histoire de marin, comme notre région en avait déjà vécu des centaine; mais pour moi, c’était ma vocation qui s’en allait avec lui.

Je ne serais jamais marin ! Je ne pouvais pas être marin si cela devait faire si mal aux gens que l’on aime. Je ne prendrais pas la mer car elle était injuste ! Comment avait-elle pu prendre un homme qui l’aimait temps ?

Terrienne j’étais, terrienne je resterais !

 

Puis le temps passe, les souvenirs restent. J’entends encore sa voix quand je suis à la  barre de mon sloop. Ses conseils, ses enseignements appris sur la terre ferme, dans mon petit village d’agriculteurs me suivent sur toutes les mers du globe et je suis devenue à mon tour l’aventurière de mes neveux et nièces. Celle qui met du chambardement dans une routine bien rangée. Mais mes deux frères ne m’en veulent pas, ils connaissent ma passion pour l’océan. Parfois, ils ont un peu peur qu'un des enfants qui m'écoutent prennent la mer à son tour. Mais peut-on résister à une passion ? Mon oncle m'a prouvé que non ! Il avait ce qu'on appelle le sang salé et il me guide aujourd'hui lors de mes tours du monde qui est devenu moins vaste mais tout aussi charmant que dans mes rêves.

 

P.S. : Entre temps, j’ai aussi appris à découvrir ma tante. C'est une femme charmante et très gentille avec des enfants pas si énervant que ça, mais un peu quand même. On ne peut pas avoir tout faux sur tout.


 

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Rédigé par Evglantine

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Publié le 10 Janvier 2017

Un instant d'enfance ...

La neige s'est mise à tomber. Doucettement, un peu hésitante, s’excusant presque de se laisser aller. Puis les minutes passant, elle prend en confiance, se sent de plus en plus légitime, elle occupe le paysage et devient aveuglante et collante.

Le vent, son compagnon, la pousse violemment contre chaque obstacles sur sa route : maisons, voitures, personnes. Ne croyez pas que ce soit par méchanceté, non pas ! ils sont deux enfants qui se chamaille au-dessus de nos têtes, se moquant des conséquences. Ils rient, se chahutent, s’appellent, se laissent tomber puis redoublent de vigueur. Infatigable à nos yeux, ils poursuivent leur jeu de longues heures, heureux d'être libre.

Dès les premiers flocons, je me suis précipitée d'un pas hésitant vers un abris chaleureux et réconfortant. Puis à force que la neige s'agrippe aux pavés de la route, à l’asphalte de la route, mes pas se sont fait un peu moins ferme, glissant par moment. Pendant ce temps la burle

La neige s'est mise à tomber. Doucettement, un peu hésitante, s’excusant presque de se laisser aller. Puis les minutes passant, elle prend en confiance, se sent de plus en plus légitime, elle occupe le paysage et devient aveuglante et collante.

Le vent, son compagnon, la pousse violemment contre chaque obstacles sur sa route : maisons, voitures, personnes. Ne croyez pas que ce soit par méchanceté, non pas ! ils sont deux enfants qui se chamaille au-dessus de nos têtes, se moquant des conséquences. Ils rient, se chahutent, s’appellent, se laissent tomber puis redoublent de vigueur. Infatigable à nos yeux ils poursuivent leur jeu de longues heures, heureux.

Dès les premiers flocons, nous nous sommes précipités d'un pas hésitant vers des abris chaleureux et réconfortants. Puis à force que la neige s'agrippait aux pavés de la route, à l’asphalte de la route, nos pas se sont fait un peu moins ferme, glissant par moment.Pendant ce temps la burle se jouait de nos cheveux, de nos capuches, de nos joues. Piquante, assourdissante, elle riait de notre condition. Et tel un chat qui joue avec un insecte, elle se moquait de nos efforts pour nous mettre à l’abris de ses attaques.

Serrant fort mon manteau, ma progression se fait avec bonheur. Les premiers jours de neige nous sont à chaque fois des retours en enfance. Des odeurs de feux de cheminée, de chocolat chaud embaument notre mémoire. Le goût des fruits d'hiver tels les oranges et les clémentines se rappellent à mes papilles, puis le goût du chocolat noir, offert à une seule occasion  par les sœurs de l’école, supplante l'acide agrume, et parfume le dernier jour d'école avant les vacances de Noël. Les souvenirs remontent de très loin et me ramène dans ce petit village campagnard, dans cette salle paroissiale sentant bon le bois. Lieux de toutes les animations auxquelles, enfants, nous avions le droit de participer. Cette salle qui servait de salle de spectacle, de théâtre, de cinéma, de danse, de sport, de tout.

En ce dernier jour du premier trimestre, les sœurs organisaient des projections de films aux titres depuis longtemps oubliés. Des histoire d’enfants surmontant tous les obstacles mis sur leur route avec force et opiniâtreté,sans jamais oublier leur but. Message subliminale ?

L'odeur de cette salle paroissiale se réinstalle dans ma mémoire, puis celui du bruit des chaises sur le plancher, ces moments de douce tranquillité et d'excitation tout à la fois. Un jour différent des autres, un jour qui nous fait oublier les mathématiques et autres règles de grammaire. Un jour où l’on peut s’amuser sans trop se faire houspiller. Nous chahutons donc sur nos chaises, nous interpellant, nous bousculant, rigolant à gorge déployée jusqu’à ce que la lumière s’éteigne que la mère supérieur nous intime le silence de son “Chut!” sec et militaire. Peu après nous parvenait le bruit de la bobine de film qui se met en route et me voilà kidnappée par des images en noir et blanc. L’enfant vit dans une famille aimante qui l’entoure de chaleur, il est heureux. Il aime les chevaux et en fait régulièrement sous l’oeil attentif de son père. Comme il est fier ce père regardant son fils trottant, sautant, s’occupant de sa monture. Fier comme ne le sera jamais le mien. Mais alors que l’enfant doit participer à un concours des plus important pour sa famille et lui,la maladie arrive, une de celle qui vous paralyse. La mère pleure, le père s’énerve mais l’enfant lui se bat. Et sans rien dire à personne, il s’entraîne tous les jours pour pouvoir se relever. Dans son fauteuil roulant, chaque jour, il se déplace dire bonjour à son cheval qui l’attend sagement dans la pâture. Des larmes plus tard, tout le monde est heureux. Le mot “FIN” s’écrie sur l’écran, la lumière se rallume et le miracle est là. La mère supérieure nous demande de rester assis sur nos chaises, sagement, exercice difficile pour nous. Les sœurs et les institutrices saisissent des paniers remplis de clémentines et descendent entre nos rangs de chaise. La joie et l’excitation sont palpable, la salle résonne de notre impatience. Nous tendons nos petites mains et nous recevons deux clémentines comme des trésors inestimables. Je les sens avec le nez, avec mes doigts. J’aime la texture de la pelure, j’aime l’odeur, j’aime ce moment. Je les dépose délicatement dans ma poche. Je l'ai mangerai plus tard, dans ma chambre, quand je serai tranquille,lisant un livre. Pour le moment, j’attends.

La mère supérieure a aussi un panier devant elle, mais aucune clémentine n’en sort. J’attends le coeur battant. Elle attend aussi. Elle attend que toutes les clémentines soient distribuées avant de commencer SA distribution. J’écoute sa robe noire frôlée les chaises. Elles se rapprochent de ma rangée. Nous sommes toutes très calmes contrairement à nos habitudes. Les murmures dans la salle nous font comprendre que le présent est à la hauteur de notre espérance. La mère supérieure est devant moi, je lui tends mes deux mains doucement en la regardant. Comme elle m’impressionne ! Elle me sourit ? Oui ! La mère supérieure me sourit et dépose sur mes deux petites mains deux petites boules de chocolat. DEUX ! Je n’en crois pas mes yeux. La voix tremblante, j’annone un “Merci” ridicule en comparaison de ce que je viens de recevoir. Je les regarde avec gourmandise. Je voudrais les croquer tout de suite, mais en même temps, je veux faire durer le plaisir, prendre le temps de les contempler. Je les porte à mon nez, comme cela sent bon. Je ne résisterais sans doute pas longtemps, mais je ne veux pas non plus les dévorer, je leur manquerais de respect.
C’est l’heure de quitter la salle et de retourner dans nos salles de classe pour y récupérer nos cartables. Prestement, je dépose une des deux boules de chocolat et croque un morceau de l’autre. Il fond dans ma bouche. Je le fais durer, je ne veux pas finir tout de suite. Il faut se résoudre à l'inexorable, je finis ce chocolat.

Enfin, je rentre chez moi, mon chat m’accueille comme tous les soirs. C’est-à-dire, il ouvre un œil, s’étire dans son couffin, fait un tour sur lui-même et se rendort. Qu’à cela ne tienne, je file dans la cuisine pour me préparer un chocolat chaud et réconfortant. Je ne suis pas née dans un pays à neige, je n’ai que très rarement eu à affronter la burle. Il ne m’est arrivée qu’une seule fois de tomber dans une congère alors que je me promenais avec mon père et notre chien, un des rares jours de neige chez nous. Il faut bien que je me rende à l'évidence : je ne saurais jamais pourquoi la vue de la neige me ramène à cette journée si particulière. 

Ce que je sais, c'est qu'aujourd'hui encore, quarante-cinq ans plus tard, j'aime toujours manger mon chocolat noir avec une clémentine. 

Musique d'accompagnement : CHOPIN.

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Rédigé par Evglantine

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Publié le 23 Juillet 2016

Ce matin, un ciel maussade s'accrochait aux versants des volcans. La limagne, vaste étendue de champs, masquait, trompeuse, routes et chemins sous un épais brouillard. Les bêtes piaffaient dans l 'étable, elles n'aimaient pas ce temps de fantômes.

L'humidité, les douleurs; elles exigeaient de sortir, de ne plus être enchaînées. Elles s'impatientaient, battaient le sol de leurs sabots, remuaient dans leur box. Leurs flans cognaient contre les murs fragiles et faisaient trembler toute la maison.

Le père, ivre de fatigue, grogna sur sa couche :

-" Que quelqu'un se dépêche de les faire sortit avant que le toit nous tombe sur la tête !"

Les frères se retournèrent sur leurs couches et attendirent que la plus jeune de la fratrie se lève.

Javelotte bondit hors de la tiédeur de ses couvertures, passe sas lourde pelisse de laine et sort. Des frissons parcoururent son corps, elle a peur de ces jours sans clarté.

L'obscurité du petit matin attire les pauvres hères affamés afin de lui disputer ses bêtes; elle n'a ni la force ni l'agilité pour les combattre. Elle se précipite dans l'étable, détache les deux grivals qui grognent et les pousse dehors sans ménagement. Les bêtes, deux montagnes de muscles sur pattes, au museau plat et petites oreilles pointues, s'élancent sur le chemin sans demander leur reste, heureuses de n'être plus attachées au mur. Javelotte les regarde un instant, puis siffle entre ses dents : les deux mastodontes s'arrêtent aussitôt de jouer et de gambader. Ils regardent la jeune fille à peine plus haute que la hauteur d'une de leur jambes, hésitent puis font demi-tour dans sa direction.

Dans la précipitation, ils la heurtent de leur flanc musclé. Javelotte se retrouve à genoux dans la boue. La pelisse est maculée, Javelotte a les larmes aux yeux.

- "Non ! Mais C'est pas vrai, ça ! Vous ne pouvez pas faire attention ! Je vous jure ! Mais regardez dans quel état vous m'avez mise ! Je vais avoir bonne mine au marché, moi, ce matin ! Allez, venez par là que je vous attache !"

Alors qu'elle se relève, Javelotte aperçoit un objet à moitié enseveli par la boue du chemin, conséquence des trois derniers jours de pluie battante. Plus par réflexe  que par curiosité, elle s'en saisit , toujours la peur qu'un objet tranchant ne vienne à blesser une de ses bêtes. En l'étudiant de plus près, elle constate qu'il s'agit d'une fibule en or sertie d'un rubis rouge sang. Elle n'en a jamais vu auparavant: Javelotte n'est qu'une petite paysanne pauvre de Prafréchat qui doit se rendre au marché de Lezoux tous les samedis, si elle veut que sa famille ait de quoi survivre pour la semaine. Consciencieusement, Javelotte la nettoie et l'accroche à sa pelisse, remplaçant ainsi la sienne faite en simple bronze et qui est déjà bien usée. A peine l'a-t-elle refermé sur son vêtement que le monde se met à tournoyer. Un vent violent et assourdissant se lève, balaye tout sur son passage. Bientôt, Javelotte ne voit plus ni ses bêtes ni sa maison. Elle a l'impression que le décor devant elle est en perpétuel changement. Elle croit  voir sa maison tomber en ruine, d'autres bâtiments s'ériger en lieu et place de l'étable. Elle aperçoit des gens qui courent ça et là, des corbillards passer, des petits enfants grandir, des bêtes se transformer.

Un coup de tonnerre ! Tout s'arrête net ! Plus de vent, plus de tourbillon !

Javelotte, toute étourdie, ferme les yeux, ils lui brûlent tant que des larmes coulent sur ses joues rosies par la violence du vent.

Doucement, elle les rouvre précautionneusement. Sa vision met quelques secondes à devenir claire. Javelotte ne reconnaît pas ce qu'elle voit autour d'elle. Des marches, une grande place devant elle, un bâtiment gigantesque. Peut-être est-elle sur le parvis d'une cathédrale ? L'édifice, contrairement à la cathédrale de Clermont toute en noire, est construit de pierres blanches, presque lumineuses sur le ciel gris. Ses flèches montent très haut, trouent les nuages sombrent qui s'amoncellent au-dessus d'elles. Javelotte se relève inquiète. Il n'y a personne autour d'elle. La place est vaste et pourtant désespérément déserte, pas âme qui vive. En se retournant, la jeune fille aperçoit une lourde porte qui lui interdit l'accès à l'édifice. Subjuguée parce qu'elle voit, Javelotte ne peut en détacher son regard. Elle n'a jamais vu pareil bois. Il est d'un rouge inquiétant, un rouge qui rappelle la couleur du sang. La porte mesure plus que ce qu'elle est capable de calculer. Elle est sculptée de haut en bas d'animaux fantastique et terrifiants. Des serpents gigantesques partent du haut pour voir leur gueule s'ouvrir juste au niveau des visiteurs. En posant la main sur la grosse poignée en faïence bleue, l'impression de se la faire dévorer était telle que Javelotte s'abstint de tenter sa chance. On y voit aussi des mammifères toutes dents dehors, des gorgones, des gargouilles, des méduses et autres montres tous plus terrifiants les uns que les autres.

Javelotte se sent vraiment toute petite devant ces gigantesques monstruosités. Le bâtiment est laid et repoussant. L’architecte ne devait plus avoir toute sa tête au moment de la construction. Des escaliers sortent des flancs pour se rendre sous les toits, enfin d'après ce que peut en voir Javelotte. Après avoir longuement étudié la porte, elle conclut que jamais elle n'aura le courage d'y poser la main. Elle fait alors demi-tour et se met à inspecter la place. De toutes parts de hautes maisons aveugles la cernent. Une sensation d'opression l'envahie. Pas une sortie ?  A s'attarder sur lesmaisons, Javelotte arrive à distinguer une toute petite rue qui s'enfuit derrière une plus large maison couleur tristesse, de l'autre côté de l'esplanade.

Javelotte descend les marches, bien décidée à explorer la rue quand elle entend un bruit sourd derrière elle. Un bruit qui lui laisse à penser que quelqu'un actionne une des lourdes portes. Elle s'arrête, tétanisée. Elle n'ose se retourner de peur de voir quelques géants ou autres monstres. Elle ferme les yeux, envoie une prière au ciel et prend son courage à deux mains.

Doucement, tout doucement, elle se retourne sans oser ouvrir les paupières. Quand elle a fait un tour complet, elle ouvre seulement les yeux, l'un après l'autre : d'abord le droit puis le gauche.

Javelotte ne peut réprimer un sourire.

 

Fibule Oméga

Fibule Oméga

Javelotte ne peut réprimer un sourire, l'homme qui se tient à la porte n'est guère plus grand qu'elle. Il porte un pantalon droit et bien repassé de couleur vert sombre, une veste en velours de même couleur ouverte sur une chemise d'un blanc immaculé avec un grand jabot qui lui descend jusqu'à la taille. Tout parait trop grand pour lui. Complétant la tenue, il arbore fièrement un chapeau rond tout aussi vert sombre. Le visage auréolé de cheveux blancs est buriné par le temps, les yeux ont la couleur de son costume et restent fixés dans un regard d'incompréhension sur Javelotte. Aucun sourire ne se dessine sur ce visage grave. La jeune fille se sent mal à l'aise face au regard inquisiteur de l'homme. Elle tente piteusement d'engager la conversation :

- Bonjour, je suis Javelotte et ...je ... Et je ne sais pas du tout ce que je fais là ! Je vous prie de bien vouloir excuser mon intrusion, mais si vous pouviez m'indiquer le chemin de Lezoux, je ne vous embêterai pas plus longtemps. Promis !" tente-elle d'expliquer, dans un murmure gêné.

Javelotte monte les trois marches qui la sépare de l'inconnu et s'approche de lui aussi près que sa peur le lui permet. L'homme, toujours dans l’entrebâillement de la porte, ne bouge pas, ne parle pas, et la laisse approcher. Un peu rasséréner par le comportement de l'habitant, elle se plante effrontément sous le nez de l'occupant des lieux. A Ce moment, l'homme sourit, se retourne et crie :

-" Je t'avais bien dit qu'il n'y avait personne ! Toi et tes impressions bizarres ! La prochaine fois, c'est toi qui te déplaces ! Combien de fois t'ai-je déjà dit que ..."

Javelotte ne saura pas la suite, le petit homme vert sombre referme vivement la porte sur elle. Pantoise, elle ne sait que faire.

-"Comment peut-il dire qu'il n'y avait personne ? J'étais juste sous son nez !" Javelotte se sent de plus en plus perdue. "Et si les gens ici, ne la voyait pas ? Comment fera-telle pour retourner chez elle ? " La panique commence à l'envahir.

Elle jette des regards perdus aux alentours : rien qui puisse la rassurer ! Les bras ballants, elle s'apprête à descendre les trois marches pour retourner vers la grande place. Alors qu'elle descends, la porte s'ouvre à nouveau. Le petit homme vert sombre sort doucement et referme la porte derrière lui avec milles précautions, comme s'il avait peur de se faire repérer. Javelotte n'ose plus bouger.

- "s'il passe à travers moi, c'est que je suis morte !" pense-t-elle tout d'un coup. L'homme s'arrête juste devant la jeune fille. Par réflexe, elle continue de descendre, on ne sait jamais ! Arrivée sur la place, elle s'arrête à nouveau, regarde par dessus son épaule et voit que le petit homme la suit. Javelotte se pousse sur le côté pour le laisser, par politesse et une légère inquiétude aussi. L'homme n'en fait rien. Il s'arrête devant elle, lui pose une main sur l'épaule et lui intime l'ordre de se taire en mettant un doigt sur la bouche. Il tire sur sa capeline pour lui demander de le suivre.  Heureuse d'être enfin vue,  Javelotte le suit sans mots dire. Tous deux quittent la ruelle, traversent le parvis de l'édifice, puis s'engagent dans une seconde rue. Les sabots de Javelotte résonnent dans la cité et créent un sentiment d'insécurité. L'homme stoppe la jeune fille, lui montre du doigt les sabots bruyants. Javelotte optempère et continue sa progression en collant de laine.

La rue ne semble pas avoir de fin. Ils marchent, encore et encore. Javelotte se demande si cette horrible rue de mur blanc s'arrêtera un jour. Elle a mal aux jambes et aux pieds, la fatigue la gagne, elle s'appuie contre un mur.

-" Non ! Non ! Il faut continuer, on peut pas s'arrêter, sinon il va savoir ! Faut pas s'arrêter !" lui glisse-t-il dans l'oreille. Il tire sur la pelisse pour qu'elle continue d'avancer.

-" Mais ..."

-" Chut ! Pas de bruit et avancez !"

Il est déjà reparti. Javelotte n'a d'autre choix que de courir derrière lui. On dirait qu'il a le diable à ses trousses. Claudiquant et gesticulant comme un fou, il accélère encore. Javelotte désespère de voir la fin de son calvaire. Les hautes maisons sont tristes et sombres, certaines ont les murs décrépits, d'autres ont les portes défoncées, comme si quelqu'un était entré de force. Aucune de ces bâtisses ne semblent habitées. Pas âme qui vive ! Pas d'oiseaux non plus, pas de chien ou de chat, rien que le silence. Tout respire la désolation et la tristesse dans cette rue sans fin.

Enfin, un rai de lumière, Javelotte reprend espoir. Du bruit ? La jeune fille perçoit du bruit, un bruit qui lui ait familier. Des voix, des pas, des rires, c'est un marché !  Javelotte connait bien les bruits que l'on entend sur un marché. C'est un marché ! Javelotte presse le pas, elle veut voir. A bout de l'interminable rue, une place. Une place comble : des femmes, des enfants, des hommes, des jeunes, des vieux, des animaux, du monde ! Enfin, du monde ! Une mouche se heurte contre le front de la jeune femme. Javelotte ne sait où donner de la tête. Après tout ce silence, les bruits l'étourdissent. Le petit homme la tire une fois encore par la pelisse. Javelotte se cogne contre un panier en osier qu'elle n'avait pas remarqué, se rattrape difficilement, mais cela ne perturbe pas l'homme vert sombre.  Il se fraye un chemin dans cette foule, bouscule, zigzague, s'énerve mais avance rapidement. Javelotte et son guide sont de l'autre côté de la place mais la jeune fille serait bien en peine de dire comment elle a réussi à le suivre tant il zigzaguait entre les gens et les stands. Face à eux, une chapelle. Sans prendre le temps de ralentir, le petit homme pousse la porte en bois  et entre dans la bâtisse. L'obscurité et le silence les cuillent à l'entrée. Javelotte n'y voit plus rien et tente d'avancer à tâtons.

Une voix grave résonne :

- " Yaël ! Qui t''autorise à mener cette personne dans le sanctuaire ? Ne craindrais-tu plus la colère des Dieux ?"

- " Maitre, elle a la fibule ! Elle a la fibule ! se contente-il de répondre plus exciter qu'un nouveau communiant.

- " La fibule ? En es-tu parfaitement sur ?" demande la voix grave.

- " Sans aucun doute possible, Maitre Evloghie! Sans aucun doute !"

Celui que le Maitre a nommer Yaël et que Javelotte appelait 'l'homme vert sombre" est au comble de la joie. Pour un peu, s'il savait, s'il pouvait, il danserait sur place.

- "As-tu bien fermé la porte ?" demande Maitre Evloghie, la voix radoucie par cette bonne nouvelle.

- "Assurément, Maitre. Personne n'a fait attention à nous quand nous sommes entrés et personne ne sait que nous l'avons enfin retrouvé ! Nous avons la fibule !"

- " Je te repose la question : en es-tu bien sur ? Ne serait-ce pas encore une de tes manigances dans l'espoir d'obtenir quelques faveurs ?"

- "Maitre ! Je vous le jure ! C'est bien la fibule que vous recherchez, il n'y a là aucune manigance. Si je mens que je sois foudroyé sur place, à cet instant même !"

- " Ne me tente pas trop, Yaël, ne me tente pas trop. Approchez jeune fille, que je puisse juger par moi-même de la véracité des dires de ce menteur chronique."

Javelotte, qui commence à s'habituer à la demi-obscurité du lieu, cherche du regard dans quelle direction avancer. La chapelle semble vide ! A l'exclusion du trône rouge sombre au centre de la nef, elle ne perçoit rien d'autre qu'une petite porte sur le côté gauche. Elle hésite, reste plantée, n'ose faire un pas.  C'est alors que la porte entraperçue s'ouvre doucement, sans bruit, tourne sur ses gonds et laisse passer une lourde silhouette enveloppée dans une cape terne, une capuche tombant sur le visage. La silhouette s'avance jusqu'au fauteuil et s'y assoie sans plus de cérémonie. Avec des gestes précautionneux, la silhouette retire la capuche. Javelotte écarquille les yeux, son cœur s’affole dans sa poitrine et ses jambes flageoles sous l'émotion. Elle n'a jamais vu semblable visage.

 

Praeneste fibula

Praeneste fibula

Elle n'avait jamais vu un visage semblable : il illumine.

A ce moment, un détail qui l'avait intrigué sans vraiment se définir prend corps dans l'esprit de Javelotte : toutes les personnes rencontrées sur le marché portaient une capuche leur cachant le visage, enfants compris. Elle écarquille les yeux : quel visage ! Jamais elle n'avait si beau visage ! Javelotte s'oblige à faire une révérence devant l'homme assis dans le fauteuil.

- Maitre, se contente-elle de dire cérémonieusement puis lance un regard interrogatif à Yaël, homme sans capuche au visage buriné et ridé. Le petit homme se contente de lever les épaules en signe d'ignorance. Mais le "Maitre" ne la laisse pas plus longtemps se poser des questions :

- Qui es-tu ? Que veux-tu ? Qui t'a donné cette fibule ? Comment oses-tu l'arboré aussi fièrement sur une pelisse de si piètre qualité, il me semble ?

- Je suis Javelotte GUILLEMET de Prafréchat, simple paysanne. J'ai trouvé la fibule en tombant dans la boue, renversée par mes grivals alors que je les rentrais. La voix n'est pas aussi assurée qu'elle le souhaitait, et elle n'est pas aussi droite qu'elle le pense, mais la jeune fille fait tout ce qu'elle peut pour ne pas montrer sa peur.

- Des grivals ? Qu'est-ce donc cela ? 

- Des animaux de ferme.

- De ferme ? Qu'est-ce cela ?

- C'est un endroit où j'élève des animaux que je revendrai ensuite au marché, ce qui me permettra de nourrir ma famille.

-  Aucun intérêt ! Coupe Maitre Evloghie d'une voix agacée.

- Sais-tu, petite sotte, que tu as osé accrocher à ton ... à tes hardes, un précieux bijou responsable de l'anéantissement de mon royaume ?

Se sentant coupable d'un crime qu'elle n'a pas commis, Javelotte tente de retirer ce maudit objet. Ses mains tremblent et l'exercice semble plus périlleux qu'il ne lui paraissait au premier abord.

- Non, Maitre, je ne connaissais rien à cette histoire de cette fibule. La mienne était très usée et fermait mal ma capeline. Celle-ci trainait dans la boue, alors je me suis dit que je pouvais bien l'utiliser. Je ne pouvais pas savoir. Je ne vous connais pas, je ne connais pas ce royaume.

Sa voix tremble, ses yeux se remplissent de larmes, dans quel pétrin est-elle allée se fourrer ? Pendant qu'elle répond, elle continue désèspérement à retirer ce maudit bijou.

- Je suis désolée mais je n'y arrive pas. Avez-vous une technique pour la retirer ?

- Normal ! Tu ne pas la retirer seule ! La seule chose qui soit en ta faveur, ce sont tes efforts inutiles pour retire ce démon de ta pelisse. Personne, ici, ne se serait risqué à l'accrocher à son vêtement. Personne n'aurait pris le risque volontairement de mourir pour délivrer ce peuple. Je ne connais personne dans tout le royaume assez courageux pour réaliser un tel sacrifice, surtout pas ce vieux fou tout fripé. 

- Mourir ? Comment ça "Mourir" ? Pourquoi un sacrifice ? La panique envahie Javelotte. Ses lèvres tremblent, ses jambes la soutiennent à peine.

- Je suis trop jeune pour mourir, et je ne suis pas d'ici, moi ! Je n'appartiens pas à votre monde ou à votre peuple, je n'en sais rien. Je veux que vous preniez ce truc et rentrer chez moi, auprès de mon père et mes frères. Ce ne sont pas mes affaires ce truc. Faîtes quelques choses, je ne suis pas d'accord, je ne veux pas me sacrifier pour des gens que je ne connais même pas. 

- Et voilà quand on convoitise le bien d'autrui, on se retrouve dans des situations bien gênante, ricane Yaël.

- Yaël ! Je t'en pris ! Cette petite demoiselle ne pouvait pas savoir. Ne la tourmente pas plus, retourne plutôt chez Mama FRIODIV avant qu'elle ne s'aperçoive de ta disparition. 

- Ho ! Ho ! Mama Friodiv! Je vais me faire tuer, s'exclame le petit bonhomme comme s'il avait oublié un rendez-vous important. Mama FRIODIV semble avoir le pouvoir de le terroriser, il se met à gesticuler dans tous les sens et se précipite hors de la chapelle. Ce doit être une habitude chez lui de courir dans tous les sens.  Maitre Evloghie laisse échapper un petit rire de moquerie et se retourne vers la jeune fille.

- Maintenant, Mademoiselle Javelotte, simple paysanne, nous avons un problème qu'il va falloir régler, et vite !

Sans lui laisser le temps de répondre, il se lève et se dirige vers la porte par laquelle il était entré. Javelotte ignore si elle doit le suivre, rester sur place ou s'enfuir à toutes jambes.

- Suivez moi ! De tous manières vous ne pourriez pas quitter cet endroit même si vous le vouliez !

Cela répond à sa question. Javelotte n'a que le temps de glisser dans le couloir que la porte se referme déjà sur eux. Encore un couloir sombre ! Tout est si sombre ici, à croire que le seul soleil qui rayonne ici se porte sur leur visage. Elle court pratiquement derrière le Maitre qui ne prend pas la peine de jeter un coup d’œil derrière lui. Un couloir, une bifurcation , un autre couloir, ils ne savent pas faire simple ?  Soudain, une lumière vive envahie le couloir, Maitre Evloghie vient d'ouvrir une porte que Javelotte n'avait pas vu. La lumière est tellement forte et soudaine que Javelotte n'a d'autres solutions que de se cacher les yeux, stoppée en plein milieu du couloir. Par contre, cela n'a aucun effet sur  Maitre Evloghie, qui entre dans la pièce sans plus faire attention à la jeune fille.

- Ne restez pas dans le couloir, entrez ! Lui lance-t-il vertement. 

"Ne restez pas dans le couloir, il en a de bonnes, je ne vois rien". Javelotte soupire et tant bien que mal, emboite le pas du Maitre et tente d'ouvrir les yeux. En fait, cela est étonnant, mais une fois dans la pièce, la lumière est plus douce et ne lui brule plus la rétine. Javelotte peut alors regarder autout d'elle et le spectacle qui s'offre à elle l'impressionne.  Tout n'est que profusion d'ors et de pierres précieuses. Il y en a absolument partout ! Sur les meubles, les vêtements jetés en tas à même le sol, les lustres, dans et sur des coffres qui s'empilent les uns sur les autres, enchâssés dans les murs. Muette, elle ne sait où donner du regard.

- Javelotte, puisque tel est votre nom, tu vois tout ces richesses ? Ce n'est rien comparé à la richesse que tu portes sur toi ! Il est notre sauveur !

- Comment une simple attache peut-elle est votre sauveur ? 

- Comme le rituel le précise, il me suffit de le jeter dans l'eau glacée qui coule dans les Montagnes Noires à la troisième révolution du soleil pour que tout nos problèmes disparaissent.  Simplement le jeter dans l'eau glacée. Et justement, c'est aujourd'hui que je peux le faire. Mais voilà, il est sur toi !

- Mais veux vous le donner moi, de ce truc ! Je veux bien vous le rendre et sans aucune compensation, juré ! Je ne suis qu'une pauvre paysanne et je n'ai que faire de votre fibule, mon père sera bien heureux de m'en faire une autre qui aura, à mes yeux, bien plus de valeur que tout vos trésors rassemblés dans cette pièce

Des larmes coulent sur le visage de l'adolescente. Comme elle regrette de s'être emparée de cette fibule, de l'avoir accrochée à sa vieille pelisse sous prétexte que l'ancienne fermait avec difficulté.

- Ho ! Non ! Petite, tu n'es pas une simple paysanne comme tu sembles vouloir le croire. Tu es celle-là même qui peut nous délivrer d'un puissant maléfice jeté par Mama FRIODIV, puissante sorcière désireuse de s'approprier notre royaume. Elle nous a tous condamné, mon peuple et moi, à vivre dans le silence et la désolation. Elle a fait fuir tous les animaux, tous les bruits de la vie. Elle est très sensible au bruit et à la lumière, n'en supporte ni l'un ni l'autre. C'est pourquoi, Yaël est entré à son service, il est un des rares à ne pas illuminé. Cette femme est un monstre qui n'hésite pas à mettre à mort toutes personnes qui oseraient la contre dire. J'y ai perdu mon père, ma sœur et nombres de mes sujets."

- Comment a-telle pris le pouvoir dans votre royaume ? s'aventure Javelotte intriguée par l'histoire. Son père le lui répète vingt fois par jour : "Javelotte, ta curiosité te perdra." Il semble qu'il ait eu raison. 

Maitre Evloghie se laisse tomber dans un fauteil, près de la cheminée. Il a perdu de sa superbe. Les souvenirs lui font mal. 

- Après tout, je peux bien te le dire, puisque tu ne pourras le raconter à personne. Tout est de ma faute. Quand j'étais jeune, j'aimais parcourir mon royaume et les royaumes avoisinants tout le jour. Ma beauté et courir le monde étaient mes seuls préoccupations. Ma sœur et mon père s'occupaient de gérer les affaires courantes et je m'estimais au-dessus de ces tâches subalternes. Je ne trouvais plaisir qu'à admirer mon portrait et rechercher des étoffes et autres bijoux qui me mettraient en valeur. Quel sot ! Un jour que je parcourais un lointain royaume, je rencontrais une merveilleuse jeune fille, ne ressemblant à une autre. Cette jeune et jolie personne me demanda si je connaissais Maitre Evloghie, comme visiblement j'étais un voyageur. Un peu méfiant, je lui répondit qu'en effet je le connaissais et m’enquiers de la raison de sa demande. La jeune femme me montre le bijou que vous avez là et me raconte une sombre histoire : sa jeune sœur serait morte à cause de ce bijou et elle s'était laissé dire que je serais en mesure de la lui racheter afin de neutraliser le pouvoir maléfique de la pierre rouge au centre. J'étais jeune et prétentieux, comme vous l'avez surement compris. Fier de savoir que ma réputation avait franchie les frontières de mon royaume, je lui déclinais mon identité. Elle me tendis alors ce bijou que je saisi entre mes doigts. A peine, l'avais-je touché, que je tombais en léthargie.

 

Javelotte

 

 

A peine l'avais-je prise dans la main que je tombais en léthargie. Je ne pouvais plus bouger. La chamante demoiselle montra alors son vrai visage. Elle se moqua ouvertement de moi, prit possession de mon royaume, asservit autant qu'elle le put mon peuple sans que je ne puisse faire le moindre geste pour l'en empêcher. Je la voyais, je l'entendais, elle me donnais à manger, mais je ne pouvais ni bouger, ni parler. Et, sans l'intervention de Yaël, alors à mon service, je serais toujours en son pouvoir. Je ne sais dire où et comment il a trouvé le breuvage ayant le pouvoir d’annihiler les effets de la fibule. Tout ce que je sais c'est qu'à peine avais-je eu quelques gouttes sur les lèvres, la vie revint en moi. Avec la complicité de Yaël, j'ai réussi à me cacher dans le seul lieu que Mama FRIODIV craint et depuis il veille sur moi comme une mère. Mama Friodriv n'aime pas les ruelles sombres, elle ne s'y sent pas en sécurité, et elle a raison. Du coup, elle reste enfermée dans son, dans Mon palais. Yaël lui apporte tout ce dont elle a besoin, mes gens ne travaillent que pour elle. Moi-même, je travaille pour elle. Revêtu de vêtements de pauvres hères, je lui apporte la nourriture et fait son ménage. Chaque jour, je fouille dans ses bijoux dans l'espoir de retrouver cette Fibule. J'ignorais ce qu'elle en avait fait. Je m'étais dit qu'elle avait du trouver un bonne cachette mais jamais je n'aurais imaginer qu'elle possédait une telle magie pour l'envoyer hors de mon royaume. 

- Mais pourquoi ne pas utiliser la potion de Yaël pour désactiver la fibule ? Peut-être n'est-il pas nécessaire de la jeter dans l'eau courante ? tente Javelotte.

- Si cela était si simple. Yaël s'est introduit dans la chambre fort de Mama Friodiv, a découvert son grimoire. Jour après jour, il l'a lu, recopier les pages les plus importantes. Grâce à ce subterfuge, nous avons pu apprendre tout ce qu'il y avait à apprendre sur cette maudite Fibule ! Nous n'avons pas d'autres choix que celui de la jeter dans l'eau courante. Je n'ai rien contre vous petite Javelotte, mais mon peuple passe avant une inconnue."

- Je peux sans doute glisser ma tête hors de la pelisse. Je ne l'ai pas si serré que cela après tout.

 Joignant le geste à la parole, Javelotte se tortille dans tous les sens dans une tentative désespérée pour retirer la vieille pelisse. Le tissus élimé, retenant à peine ne froid, résiste. Impensable ! Il est si fin qu'il protège à peine de la pluie mais là, il ne veut rien savoir, il résiste. Il s'accroche aux épaules, se serre autour du cou, il refuse de s'écarter de la jeune fille. Maitre Evloghie, sensible au désarroi de Javelotte, se saisi d'un drôle outil fin et pointu et s'attaque à son tour à la fibule, tente de la dégrafer. Il a beau s'acharner sur le bijou, rien y fait !

- Je ne comprends pas, je ne comprends pas ! Yaël me l'a apporté en me disant qu'avec ça j'arriverais à l'ouvrir ! Pourquoi ça ne marche  pas ? Vous savez, j'ai été stupide, je le conçois, mais je ne suis pas méchant. Si nous le pouvons, nous vous retirerons ce vêtement et vous laisserons la vie sauve. 

- Peut-être que Yaël saurait nous aidé ?

- Il ne reviendra plus de la journée, et nous ne pouvons pas attendre plus longtemps ! Evloghie se met à tourner en rond en frappant le sol du pied, comme un adolescent capricieux.

- Et si nous allions auprès de vos chutes d'eau, peut-être que la fibule s'ouvrira ? A peine la phrase prononcée que Javelotte se rend compte de l'énormité de ce qu'elle vient de dire. - Enfin, je n'en suis pas sûre ... peut-être que je me trompe ?

Malheureusement, l'idée séduit immédiatement Maitre Evloghie.

- Non, non, Javelotte ! Tu as raison, bien sûr ! j'aurais du y penser ! L'eau anéantie tous les maléfices ! Allons z-y !

Sans perdre plus de temps, il saisit la jeune fille par le bras et l'entraine dans les écuries, jouxtant la chapelle. Prestement, il libère deux chevaux, soulève Javelotte dans les airs et la dépose sur l'animal devant lui. Javelotte n'est jamais monté sur cette drôle de bête, elle ne sait pas trop comment se tenir. Elle s'agrippe comme elle peut à la selle alors que Maître Evloghie donne l'ordre aux animaux d'avancer. Le trajet est périlleux pour une personne ne sachant pas monter à cheval. Javelotte a l'impression d'avoir été roué de coups tant elle a mal aux os. Et même si le paysage est magnifique, paradisiaque, il n'émeut pas la jeune fille.

Ils approchent des Chutes d'Eaux Glacées, le vacarme les informe. Derrière de haut arbres, Javelotte apperçoit un fleuve. E  s'approchant, elle constate que ce fleuve tombe à la verticale dans la terre. Il disparait littéralement dans un énorme trou au sol.  

Maître Evloghie ne lui laisse pas le temps de contempler les environs, il la dépose au sol et la rapproche des chutes. Les mains tremblantes, il se saisit de l'outil, le fait tomber au sol, le relève et s'acharne sur la fibule. Des gouttes sueurs perlent sur son front, il n'a plus rien de l'être majestueux qui l'a accueilli froidement. Ses mains tremblent, il jure entre ses dents. Mais la fibule résiste ! Javelotte sent la peur la submergée. Elle comprend rapidement que dans l'état où se trouve Maitre Evloghie, elle a peu de chance de s'en sortir vivante. Dans un sursaut, elle se recule, gifle Evloghie, tente de s'enfuir, mais pour aller où ? Elle tourne sur elle-même s'approche un peu trop du bord, le maitre saisit l'occasion et d'un coup, la projette dans l'eau glacée. A peine le temps de pousser un cri et l'eau se referme sur la jeune fille. Avant de sombrer dans l'inconscient, elle a tout juste le temps d'entendre le rire de Victoire de Maitre Evloghie. Javelotte vient d'être avalée par le cour d'eau.

                                              -----------------------------------------

-Hey ! Ho ! Javelotte ! Réveille toi petite !

Débousollée, Javelotte ouvre les yeux. Quoi ? Je suis en vie ? Elle devine d'abort une ombre devant elle. L'image se précise petit à petit : Son père?  Elle est dans les bras de son père !

- Ben ma beauté, qu'est-ce qui t'es arrivée ? Comme je ne te voyais pas revenir à la maison, je me suis inquiété !

- Papa ?

- Ben qui veux-tu que ce soit, ma toute belle ?

Javelotte se blottit contre son père, elle n'en revient pas ! Elle tourne la tête à gauche puis à droite. la tempête s'est calmée, le grivals paissent tranquillement dans la pâture, les frères ont fermé les enclos, rempli la charrette, tout est prêt pour le marché. Javelotte se rend compte qu'elle est toujours assise dans la boue puis la mémoire lui revient. D'un geste brusque, elle met la main sur sa fibule. C'est son ancienne, sa bonne vieille fibule qui ne lui a jamais fait défaut. Javelotte soupir, elle est en sécurité.

- Ma princesse, aujourd'hui, tu vas restée à la maison, tes frères iront faire le marché, je pense que les grivals ont dû te bousculer et tu t'es cognée la tête. Mon ange, tout va bien maintenant, nous allons rentrer au chaud. J'ai eu tellement peur quand je t'ai vu allongé dans la boue. 

Doucement, il aide sa fille a se remettre debout. Javelotte s'accorche à son père, elle est heureuse, vraiment heureuse. Jamais de sa vie, elle n'a ressenti un tel bonheur d'être auprès de lui. Elle se serre contre lui et se laisse guider vers la maison. 

 

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Rédigé par Evglantine

Publié dans #Nouvelles

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Publié le 30 Avril 2016

Vous pouvez vous procurer le recueil du premier concours de nouvelles organisé par le site "L'Apporte-plume" en allant directement sur leur Facebook.

N'hésitez pas à faire un tour sur leur site et découvrir leur offre :

http://www.l-apporteplume.com/

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Rédigé par Evglantine

Publié dans #Nouvelles

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Publié le 5 Avril 2016

Des petites notes de musique s'activent dans la tête. Depuis le levé, il les entend se mettre en chant puis se désaccorder. Elles tourbillonnent, virevoltent, s'échappent, reviennent, le narguent. Cela fait plusieurs jours qu'il trime sur cette chanson. Si les paroles sont venues simplement, comme par enchantement, la musique, qu'il croyait avoir, ne cesse de lui jouer des tours. Do ? Ré ? Do et puis ça n'a aucun sens. Dièse, silence, croches et re-crottes ! Les partitions s'en mêlent. Allegro ? Piano ? Ras le boulot !

Marc jette rageusement ses crayons et ses cahiers. Deux heures qu'il est devant son clavier et rien ne sort. Rien qui ne soit intéressant. Ce matin, il ne chante plus, il ne musique plus. Rien !

- Mais c'est pas possible, ça ! S'exclame-t-il.

Seul dans son studio, il ne sait plus écrire, plus transcrire la musique qu'il entend dans sa tête. Désespéré, il regarde ses guitares se moquer de lui. Posées sur les fauteuils, elles attendent, attendent depuis des jours. La poussière commence à pâlir leur éclat. Une serviette éponge a pris domicile sur le manche de l'ibanez alors que la Fender dort sur un jeans sale. Plus rien dans ce logement ne rappelle le compositeur qui y loge.

La musique déserte doucement les murs sombres, la cuisine est submergé de vaisselles sales.

La trace d'un prospectus resté trop longtemps sur l'évier décore la cuisine sans vie. Des ustensiles dorment ça et là, dans un ordre aléatoire.

C'est la première fois que Marc peine sur une composition. Jusqu'ici, quand les paroles venaient, la musique les accompagnaient et vise et versa.

Depuis le début de l'année rien ne sort. Enfin, rien de valable ne sort de son salon. Comme chaque matin, il prend son blouson, son casque et sort. Il ne tirera plus rien de son travail.

Pourtant, il y avait cru, ce matin au levé. Ils les entendaient dans sa tête. Elles s'harmonisaient avec le texte. Ils s’entremêlaient et l'album tout entier prenait corps. Précipitamment, ne voulant pas perdre ce moment, il avait sauté du lit et sans prendre la peine de s'habiller, il s'était installer derrière son clavier pour jeter les premières notes, les premières portées.

A peine eut-il posé l'index sur la touche, que la note suivante s'échappe en riant. Non ! Semblait-elle dire, tu n'aurais pas la suite. La suite je la connais, mais je la garde pour moi. Mes sœurs ne viendront pas t'aider. Tu vas rester devant ton clavier à te morfondre. Nous ne chanterons plus pour toi, c'est terminé !

Marc a insisté, à supplié, à imploré sa muse, mais rien. Sa muse reste muette, pire, elle ne le regarde plus. Elle ne lui parle plus à l'oreille comme elle en avait pris l'habitude ces quarante dernières années.

70 jours qu'il se réveille, qu'il tente d'écrire la musique qu'il a en tête. 70 jours qu'il peine.

Après une heure d'acharnement, il a pris sa douche, s'est habillé puis s'est assis à nouveau derrière son clavier. Ses doigts l'invitaient à continuer. Le petit fourmillement habituel le taquinait. Il allait y arriver.

- Dong !

- Dong ?

Mais depuis quand un clavier fait-il « Dong » ? Marc a ragé, a râlé, en a presque pleuré et ? RIEN ! Rien de Rien !

- J'en ai marre de chez marre ! S'est-il énervé, puis s'en est suivi une litanie de gros mots tous aussi stupides les uns que les autres. Qu'espérait-il à jurer de la sorte ? Un retour de muse ?

Marc franchie la porte du studio, l'air plus maussade que jamais. Il dégringole les 4 étages en courant dans les escaliers. Il veut faire sortir la tristesse et la grisaille . Il se doit de redevenir lui-même.

Il traverse la cour à grandes enjambées et enfourche sa California 1400 custom, direction la mer. Il n'en peut plus de rester enfermé dans son petit studio. Il lui faut de l'espace, de l'air.

Boulevard des émigrés, boulevard de la Teignousse, Marc s'arrête à la Pointe du Conguel. Cale sa moto puis retire son casque. Le vent le gifle en pleine face.

Les vagues sont hautes. Il les voit mais ne les admire pas. Il sent le vent mais ne l'apprécie pas. Il aimerait que la pluie le lave, le débarrasse de sa mélancolie. Il s'assoie contre sa roue avant, et attend.

Personne ne viendra, pas aujourd'hui, il a laissé passer sa chance. Il le sait.

C'est la cause même de sa panne d'inspiration. Il a voulu jouer le mec blasé et costaud. Celui qui ne craint rien et qui peut tout gérer tout seul, qui n'a besoin de personnes.

Voilà le résultat ! Plus d'inspiration !

Il reste seul à son clavier. Pas une note ne se joint à l'autre. Seules des paroles mélancoliques lui viennent en tête.

Bien sur, il y reste les copains. Bien sur, ils viennent le chercher pour lui changer les idées. De longues promenades en moto, des soirées entre rires et boissons, des concerts, bien sur…

Mais partout où il se rend, il y a ce vide en lui.

Cette grisaille accrochée à lui comme une bernique à son rocher qui lui fait voir la vie en triste.

Au début, Marc ne savait pas d'où provenait cette mélancolie. Il a consulté plusieurs médecins qui, après les examens d'usage, lui ont tous dit la même chose : elle n'est pas physique, mais psychologique cette tristesse. Marc n'a pas compris tout de suite. On dira même qu'il a mis du temps à comprendre ce qui lui arrivait. Jusqu'à y a pas si longtemps, le ciel était clair même par temps de pluie. Tout était serein. Il était heureux. Oui, il peut le dire : il était heureux. Un petit bonheur tranquille, sans grand éclat mais réconfortant. Un bonheur que l'on amène partout avec soi, qui fait que les gens vous parlent, vous sourient, vous envient aussi. De ces petits bonheurs qui font dire que la vie est chouette.

Comment comprendre que, sans prévenir, sans tambours ni trompettes, ce petit bonheur a commencé à s'effacer ? Lentement, il a laissé la place à la grisaille. Au début, s'était presque imperceptible. Marc vaquait à ses occupations : musique, ménage, copains, moto avec juste un peu plus de difficulté. Il mettait cela sur le compte de la fatigue. Il se promit de se coucher plus tôt, de mieux manger, de mieux s'organiser. Il rencontra des nouvelles personnes, reçu des femmes chez lui sans rien leur promettre.

La fatigue repointait le bout de son nez après seulement une heure tout seul.

En regardant la télévision, en écoutant ses musiques préférées, elle l'accompagnait. Même feu Lenny ne lui faisait plus rien quand il chantait. C'est à peine s'il s'énervait quand on lui disait qu'AXL Rose allait remplacer le chanteur d'AC/DC.

Le temps passait, les jours le trouvaient de plus en plus taciturne.

Alors Marc se mit en devoir de comprendre quand et pourquoi était-il devenu ainsi. Il se remémora les derniers jours, les dernières semaines. Que s'était-il de passer de différents dans sa vie ? Pourquoi ?

Et un matin, il se souvint ! La réponse était là !

Elle n'est pas apparue franchement d'un coup d'un seul, non ! Au début, elle y alla sur la pointe des pieds. Elle avait compris qu'il souffrait et que lui ne l'avait pas encore accepté. Elle ne voulait en aucun cas le faire souffrir d'avantage. Idée par idée, elle s'insinua dans son esprit. La vérité sait à quel point elle peut faire mal.

D'abord une image, puis une autre. Un sourire, puis un rire. Une caresse, puis une odeur. Un visage, puis un corps. Des mois, des années. Une silhouette. Quelques conversations, quelques fous rires. Juste une amie !

Puis, des conversations plus sérieuses. Des propos plus intimes. Une rencontre différente de toutes les autres. Des moments de rires, de tranquillité, de bonheurs. Son départ à elle, sa bravade à lui. Non ! Il n'a besoin de personne pour vivre. Il le lui a dit et répété tout le week-end, le dernier week-end. Elle n'a rien dit. Ils ont bu, un peu. Ils ont marché, tout l'après-midi. Ils ont parlé, beaucoup. Les deux nuits ensembles, ils ont parlé jusqu'au petit matin. Rien d'autre entre eux. Des mots, des gentillesses, quelques caresses et on se sépare heureux, comme ces deux amis qu'ils sont depuis dix ans.

En rentrant, ils ont continué à se parler, de choses et d'autres. Il lui a dit qu'il recevait une autre femme, plusieurs jours, pour autre chose. Elle lui a dit : amuse toi bien.

Il l'a écouté.

La femme blonde est partie.

La fatigue est arrivée.

Il ne pensait pas à la femme blonde et à tout ce qu'elle lui avait fait et donné. Non !

Il pensait à elle et ses cheveux châtains, son sourire, son odeur, sa façon de bouger.

Au début, il ne comprenait pas.

Pourquoi elle ?

Elle est si différente.

Pas du tout ce qu'il attend d'une femme.

Elle est libre.

Elle est indépendante.

Elle l'aime comme il est.

Elle ne lui demande rien.

Elle est tout ce qui lui plaît.

Elle est si différente qu'il n'a pas remarqué qu'elle est tout ce qui lui plaît.

Marc, adossé contre la roue avant de sa guzzi, comprend enfin qu'il a laissé partir la femme qui lui plaisait. Tout ça pour prouver à tout le monde qu'il n'avait besoin de personne pour vivre. Tout ça pour prouver qu'il était un homme !

Et si, être un homme était aussi savoir reconnaître l'amour quand il frappe à votre porte ?

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Rédigé par Evglantine

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Publié le 31 Janvier 2016

Marianne

Le sourire aux lèvres, Marianne s’engage sur la route sinueuse de la plage. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas sentie si détendue, si tranquille ? Une éternité ! Elle avait oublié combien elle aimait l’odeur de la mer, le sel sur les lèvres, le soleil sur la peau.

Des brides de bonheurs anciens lui reviennent en mémoire : journées d’insouciance, et heures de farnientes. La falaise crayeuse d’un côté, la mer et ses plages, un endroit paradisiaque pour grandir. La blancheur de la pierre, le bleu de la mer, les couleurs des jeux, que de souvenirs. Seule au volant de la voiture de location, Marianne savourait ce moment unique de retour aux sources.

La route étroite, coincée entre eau et falaise, se révélait souvent dangereuse pour les touristes, mais Marianne en connaissait les traîtrises et les risques. La descente invite à la vitesse et nombreux sont ceux qui s’y sont laissés prendre. Chaque été, la route de la falaise demande son lot de victime, et l’obtenait. C’est pourquoi, la jeune femme conduit prudemment.

La station locale distille des chansons traditionnelles Marianne se surprend à les chantonner. Elle qui n’a plus parler la langue de ses ancêtres depuis bientôt quinze ans, se surprend à comprendre les textes et à les fredonner. Les personnes qui ont peuplé son enfance lui reviennent à la mémoire. Comme c’est agréable de rouler en terre connue. Il y fait plus beau, plus chaud, plus … plus…

Marianne avait économisé sou par sou pour offrir ce séjour à sa petite famille. Jacques, son mari, pense encore que out cela n’est que folie ! Ils sont tous loger chez les parents de sa femme, c’est exigu, on se sent « entassé ». Mais c’est tout Jacques ! Il faut qu’il s’inquiète ! Quant aux deux enfants, ils ont sauté de joie à l’idée de la plage, du soleil et du farniente. Depuis leur arrivée, ils n’ont quasiment pas décollé de la piscine, bronzage intensif et copains. Jacques a fini par se trouver un complice en la personne de Manuel, neveu de sa femme. L’adolescent de 15 ans passionné de jeux vidéo, rivé sur sa console tout le jour est ravi d’avoir un adversaire. Ils ont fait de la chambre des enfants leur QG d’où résonnent des musiques, des bruits de combats et des cris et de victoire et de défaite.

Marianne s’est donc décidée à retrouver son amie d’enfance et de profiter d’être parmi ses souvenirs pour les faire revivre. Revoir la fontaine où, elle et Carla riaient aux éclats en regardant les garçons se ridiculiser à qui mieux mieux afin d’attirer leurs attentions. Ils ont grandi ensemble se chamaillant, se disputant, se consolant. Marianne se souvient des rires ces soirs de fête, ces longs après-midis à la plage, sous le préau de l’école. Marianne se remémore avec nostalgie cette dernière soirée, lors de la fête annuelle où elle avait finit dans la fontaine. Sa jolie robe rouge complètement trempée lui collait au corps, l’eau dégoulinait de ses cheveux noirs. Elle avait ces dix-sept ans rayonnant qui faisait se tourner les têtes. Ce soir-là, un étranger avait rejoint le groupe. Un grand français aux yeux bleu et aux cheveux clairs, cousin d’un des garçons de la bande. Carla et elle étaient aussitôt tombées sous son charme.

Rapidement, Marianne chasse ces images, elle doit rester prudente, la voiture vient de s’engager sur la petite route du village. Mon dieu, comme ces routes sont étroites, comme la voiture est large ! Cela explique facilement le nombre d’accidents : les voitures d’aujourd’hui vont trop vite, la route est trop dangereuse. Comme pour lui donner raison, un arbre lui barre la route. Marianne écrase le frein et s’arrête à quelques centimètres de l’obstacle, seul le pare- choc avant heurte le tronc. Le cœur battant, Marianne pose sa tête sur le volant.

Elle a eu peur !

 

Quelqu’un frappe au carreau de la porte conducteur, elle sursaute. Un jeune homme à la crinière noire lui fait signe de baisser sa vitre. Sans réfléchir, elle acquiesce. Le jeune homme se penche à la portière.

- Vous ne pouvez pas passer. dit-il laconiquement.

- J’avais remarqué ! répond vivement Marianne. Un tronc de cette taille ne passe pas inaperçu. Je vais faire demi-tour et passer par la route des cols.

- La route des cols est fermée, lance-t-il durement.

- Pourquoi ? Marianne sent l’agacement poindre son nez.

- C’est la fête aujourd’hui, alors on n’avance pas ! dit le jeune homme un peu buté.

è C’est aujourd’hui ? Comme c’est intéressant, j’ai de la chance. Je vais justement au village pour ça.

Marianne est ravie, elle est venue pour la fête.

Elle enclenche la marche arrière et commence à s’éloigner de l’arbre. Le jeune homme tente de lui barrer le chemin en se positionnant derrière la voiture de Marianne. La jeune femme perd patience, sort de la voiture et se plante devant l’adolescent.

- Écoutez jeune homme, j’allais à cette foutue fête avant même que vous ne soyez un projet d’avenir pour vos parents, alors vous allez me laisser passer.

- La fête ce n’est que pour les habitants du village, pas pour les touristes, s’entête le garçon.

- Je suis née dans ce village, j’ai grandi dans ce village, alors vous allez me laisser passer, s’il vous plaît !

Marianne sent la colère montée en elle.

- Pourquoi vous êtes partie ? Vous n’aimiez pas le village ?

C’est un véritable interrogatoire auquel se livre le jeune homme.

- C’est une longue histoire, mais aujourd’hui, j’aimerais y retourner, si cela ne vous dérange pas ?

- Non Madame. Je vais vous montrer par où passer…

L’entendre l’appeler « Madame » l’a fait tiquer : comme le temps passe ! Son fils aîné vient de fêter ses quatorze ans, sa cadette bientôt ses douze, Marianne a l’âge d’être appelé « Madame ».

- Je suppose que la route d’Hyacinthe est libre ? Tente-elle pour bien montrer son appartenance au village.

- Oui, elle l’est, je vous laisse faire demi-tour. Ah, une dernière chose, vous serez obligé de laisser votre voiture proche de la ferme des sangliers. La route est bloquée après.

Le jeune garçon se laisse aller à une ébauche d’un sourire.

- La ferme des sangliers ? Mais c’est au moins à deux kilomètres du centre bourg, non ?

Il se moque d’elle !

- Mon frère viendra vous chercher avec son cheval et vous y conduira, d’accord ?

- Comment je saurais que c’est votre frère ?

- On est jumeaux, rétorque le jeune homme d’un air pincé.

- Effectivement, ça facilite les choses. Attends ! Vous êtes jumeaux ? Vous avez quel âge ?

- Seize, mais il paraît qu’on fait plus.

- Votre mère ne s’appellerait pas Carla par hasard ?

- Si ! Vous la connaissez ?

- Ma meilleure amie quand j’habitais au village. Mais je croyais qu’elle …

Marianne n’a pas le temps de finir sa phrase, l’adolescent disparaît dans les taillis.

Préférant ne pas insister, elle embraye et commence sa marche arrière. Le ciel se pare d’une douce couleur rouge, alors qu’elle arrive aux abords de la ferme aux sangliers. Une copie conforme du premier jeune homme (ou le même?) l’attend, assis tranquillement par terre. A ses côtés piaffent deux chevaux à la robe isabelle fumée. Marianne sourit, elle n’a plus fait d’équitation depuis son mariage avec Jacques et son départ pour la France. Elle se gare, sort de la voiture, et se dirige vers l’adolescent. Dès qu’il entend des pas venir vers lui, il se lève d’un bond et se plante devant Marianne. Sans un mot, il lui tend les rênes d’un des chevaux puis saute sur le sien. Il laisse tout juste le temps à Marianne de se mettre en selle avant d’ordonner à son cheval d’avancer. Heureusement que l’on n’oublie pas, se dit Marianne. Quelques minutes suffisent pour atteindre le centre du village et la fameuse fontaine. La musique lui parvient bien avant de ne voir les gens sur la place du village. Le son des crins- crins, le bruit des rires, des courses des enfants lui font chaud au cœur. La lumière du jour est lumineuse sur la place alors que le ciel était rougeoyant sur la route. Marianne ne voit pas la différence, elle est littéralement captivée par la fête. Ils sont tous là, tous ceux qu’elle connaissait quand elle était enfant : Le père Franchiche, Zim, La vieille Flo, et Carla. Sa Carla, qu’elle n’a pas vue depuis près de cinq ans. Elle est belle dans sa robe rose et blanche. Carla lui sourit. Elle n’a pas changé, ou si peu. Elle lui tend les mains, une invite à venir les rejoindre. Ses deux grands garçons, ses jumeaux, se placent derrière leur mère et à leur tour, l’invitent les rejoindre. Pourquoi le fait de voir les enfants de sa meilleure amie lui paraît si incongru ? Marianne a l’esprit embrumé, elle ne comprend pas. Elle s’approche de son amie, sans arriver à la rejoindre. Tout est flou autour d’eux. La lumière est de plus en plus vive et belle. Marianne se sent tellement bien sur cette place. Elle est heureuse.

Jacques éteint la console de jeu, le soleil vient de se coucher, les enfants ont dîné, Marc est reparti chez lui, Marianne n’est pas encore rentrée. Il est inquiet. Ce n’est pas dans les habitudes de sa femme de s’absenter sans prévenir. En quinze ans de mariage, Marianne n’est jamais rentrée en retard sans l’avoir au préalable averti. Jacques culpabilise, il s’en veut pour toutes les heures passées sur la console, à jouer tranquillement alors que Marianne voulait lui faire découvrir le pays de son enfance. Il n’y était venu qu’une fois, pendant les dernières grandes vacances avant d’entrer en fac. Cette année-là, il a rencontré Marianne. Elle était magnifique, l’eau ruisselant sur sa robe rouge alors qu’elle se relevait, au beau milieu de la fontaine du village.

La nuit est tombée et Marianne n’est toujours pas rentrée. Jacques a déjà téléphoné à tous les hôpitaux de la région, mais personne ne l’a vu. Cela le réconforte un peu. Dans le même temps, la mère de sa femme contacte les membres de la famille. Pour le moment, personne ne sait rien. L’angoisse envahie peu à peu la maison. Jacques et sa belle-mère sont côte à côte sur le canapé. Ils n’osent parler. Ils attendent.

On frappe à la porte. Jacques se précipite. Deux hommes en uniforme ! Le plus âgé prend la parole :

- Bonsoir monsieur, pouvons-nous entrer, s’il vous plait ?

- Marianne ? Le cri vient de jaillir de la cuisine. La mère de la jeune femme accourt. Jacques s’écarte et laisse entrer les deux gendarmes.

Ce n’est pas possible ! Jacques est tétanisé, il ne sait ni quoi dire, ni quoi faire. Celui qui a demandé à entrer prend doucement le bras de la vieille dame et la guide vers le canapé gris délavée. Il la fait assoir doucement. Il n’aime pas annoncer ce genre de nouvelle.

Jacques les regarde, totalement désorienté. Il est arrivé quelque chose à Marianne et il ne sait pas comment réagir.

- Que …? Comment ? Quoi ?

- Sur la route du village… un arbre au milieu de la route… Il n’y avait plus rien à faire quand les secours sont arrivés. Elle n’a pas souffert. Sincèrement désolé.

Un cri résonne dans le salon. Jacques ne sait pas que c’est son cri qui résonne. Il se laisse tomber sur le tapis, se roule en boule.

- Sur la même route que pour Carla et les jumeaux, dit tristement la mère. Cette maudite route !

Jacques ne dit plus rien, il avait toujours détesté ce village !

 

 

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Rédigé par Evglantine

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Publié le 16 Janvier 2016

Le 16 janvier 1985

Le 16 janvier 1985, il neigeait à La Motte, petite commune des "Côtes du Nord" ("Côtes d'Armor" aujourd'hui).

Je me suis réveillée dans une maison gelée. Enfin ce qui ressemblait le plus à une maison : quatre murs en pierre, un toit, de la terre battue, des estrades pour poser les lits et créer un coin cuisine, une grande cheminée à l'ancienne.

J'ai soulevé l'énorme édredon rouge passé qui pèse très lourd, ma meilleure barrière contre le froid. J'ai pris le gros pull en laine que j'ai déposé sur mes épaules et opéré une sortie de lit. Il n'y avait plus de feu dans la cheminée, toute la maison semblait être prise dans le froid. L'eau dans la carafe sur la table en bois avait gelé. J'ai vite enfilé mon pantalon, mes chaussettes de laine et mes bottines. Je suis descendue de l'estrade du lit et et suis pasée à la cuisine. Tant pis pour le feu, je commence par me faire un café bien chaud. Il fume dans la tasse et me donne une impression de chaleur. Juste une impression ! Je ne peux m'arrêter de regarder le glaçon dans la carafe. Le café but, les doigts légèrement réchauffés, je m’attelle au feu dans la cheminée. Il serait bon que cette maison-pièce retrouve un minima de confort. Un minima, pas plus. Comment parler de confort dans un tel environnement ?

Alors que je chiffe le papier journal pour le déposer dans le foyer, je m'aperçois que je n'ai plus de petits bois pour démarrer le feu. Beau regarder partout, pas le moindre morceaux.

Je passe la trop grande veste de chasse en cuir raidi par le temps ainsi que l'écharpe en laine confectionnée par mes soins. Je cale Kizzi, ma chatte naine dans le lit pour qu'elle n'attrape pas froid et sort. La porte qui ne tient que par le miracle de la conviction, tremble sur ses gonds. Le froid et la neige en profitent pour faire leur entrée. Je frissonne, remonte mon écharpe sur ma tête, la coince avec le col et sors. Nous habitons aux abords d'une forêt, je n'ai pas beaucoup de chemin à faire pour trouver du petit bois.

Ce matin, je suis seule. Denis, à la fois le propriétaire de cette masure et mon compagnon est parti pour la journée. Il suit une formation professionnelle, avec un peu de chance, dans six mois il aura son diplôme. Nous pourrons alors quitter cet endroit pour un lieu plus agréable.

J'ai bien essayé de trouver un travail, j'ai déjà un diplôme professionnel. Sans permis, avec l'air d'avoir seize ans, je ne suis pas crédible.

- Mademoiselle, nous sommes au regret ..... et patati et patata !

Mon père m'a mis à la porte depuis un moment déjà, j'étais encore au lycée.

Alors que je dormais dehors, Denis a eu la générosité de m'accueillir sous son toit. Au début nous coexistions comme deux amis, et petit à petit nous nous sommes rapprocher. La dureté de la vie, les fous rires, l'adversité, nous ont rapproché. Aujourd'hui, nous sommes un couple, enfin, c'est ce que dit la mairie. Bientôt deux années que je vis dans cette "maison" ! Nous ne mangeons pas tous les jours à notre faim, il nous est arrivé d'aller voler quand tout devenait trop difficile.

Être pauvre et jeune avec une mauvaise réputation dans une petite commune, ont fait de nous des parias. Il est évident pour les gens que nous avons choisi notre mode de vie. Tous des hippies ! J'admets que, parfois, nous ne faisons pas grand chose pour arranger les choses. J'ai tellement de révolte en moi qu'il m'est arrivé de les provoquer.

Mais pas seulement moi !

Jimmy, le frère de Denis, mon beau-frère quoi, lui, est continuellement dans la provoque. Quand il revient au bourg, il a choisi de partir dans une plus grande ville, sa présence est toujours remarquée. A son dernier séjour, nous avons organisé un concert de musique punk à la sortie de l'église. Cela n'a fait rire que nous.

Je contourne la maison, le chemin aurait besoin d'être refait. Je m'engage sur la route en gravillon et j'entends une voix m'appeler.

- Ev' : Ev' ! Attends !

C'est Patrick ! Un adolescent de 14 ans qui prend plaisir à venir chez nous. Il dit que c'est mieux que chez lui. Je n'ose pas imaginer l'ambiance.

- Patrick ? Qu'est-ce que tu fais ici, si tôt ? Tu n'aurais pas loupé le collège, par hasard ?

- C'est fermé, trop de neige, pas car.

- OK ! Bon, ben tu vas m'aidé à ramasser du bois pour le feu, ça caille dans la maison.

- Je t'aiderai à faire le feu si tu veux ?

- T'inquiète ! Je sais faire du feu. Mais si tu veux, je te laisserai faire.

Patrick m’emboîte le pas. Il est discret,ce n'est pas dans ses habitudes. Bien au contraire, il est prolixe en parole, un vrai moulin à parole. Nous prenons le chemin à gauche, celui qui entre dans le bois. Nous aurons plus de chance de revenir les bras chargés. Je commence à ramasser quelques branchages quand une voix m'interpelle à nouveau. Décidément, la neige a l'air de motiver les gens à sortir. Je lève les yeux et je vois le curé du village.

- Bonjour, Monsieur le Curé. Que me vaut ?

- Ev', te voilà bien couverte !

- Avec ce froid, bien obligé ! De plus y a plus de feu à la maison.

- La maison ? Ha oui ! La maison ! Je voulais te demander : est-ce que ça te dérange si je te prends en photo ?

- Quand ?

- Maintenant, pendant que tu ramasses ton bois.

- Bah si ça vous chante. Moi, ça ne me dérange pas. Et toi Patrick ? T'es d'accord ?

- Oui !  Comme ça, le curé, il mettra notre photo dans l'église. Et pis, vous savez pas Monsieur le Curé, mais aujourd'hui, c'est l'anniversaire d'Ev'. Elle a vingt ans ! Vingt ans, vous vous rendez-compte ? Vingt ans et elle ramasse du bois pour faire du feu dans sa maison ! C'est dingue !

Le curé n'en a rien à faire que j'ai vingt ans ou plus ou moins. Ce qu'il veut c'est sa photo ! J'interromps le babillage de Patrick et je prends la pause. Le curé prend sa chère photo, nous salue et s'en va. Il n'aura jamais un geste de compassion envers nous.

Patrick et moi ramassons le petit bois puis retournons à la maison. Patrick se fait fort d'allumer le feu pendant que je lui prépare un chocolat chaud et deux tartines de pain beurrées au beurre salé. Bientôt,le crépitement des flammes envahissent le local, une douce chaleur arrive jusqu'à nous. Patrick s'installe sur un des bancs, dos à la cheminée. Il dévore ses tartines pendant que je le regarde. Il a l'air d'avoir faim. Quel tableau !

- Tu sais, Ev', je t'ai emmené un cadeau. lâche t-il entre deux bouchées.

- Ah oui ?

Je ne sais que penser. Denis est parti alors que je dormais encore, du coup personne ne m'a encore souhaité mon anniversaire. Patrick glisse sa main dans sa poche et ressort un paquet de cigarettes et me le tend.

- Je sais que tu ne peux pas t'en acheter tout le temps, alors j'ai pensé que ça te ferait plaisir.

- Merci Patrick, c'est très gentil de ta part. Mais tu l'as eu où ?

- Je ne peux pas te le dire, tu vas te fâcher.

- Tu l'as volé ?

- Si c'est à mon beau-père, ce n'est pas grave ? Tu ne me disputeras pas ?

- Si c'est à ton beau-père, promis, je ne te disputerais pas. Merci pour le cadeau. Mais ce n'est pas une raison pour me demander une cigarette, je ne t'en donnerais pas.

- Une taf ? S'il te plaît ? Une toute petite taf ?

- Non, Patrick ! On en a déjà parler.

- Bah, ça vaut le coup d'essayer.

La neige ne s'est pas arrêté de tomber ce 16 janvier 1985, jour de mes vingt ans. Patrick est resté avec moi jusqu'à la nuit tombée, Denis est rentré sur sa moto tard le soir. Il avait bu avec ses "potes". Il s'est écroulé dans le lit sans savoir que j'étais là. Une journée comme les autres, quoi ?

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Rédigé par Evglantine

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Publié le 2 Septembre 2015

- « A l'abordage ! »

Maël, dix ans de piraterie, se lance, sabre en avant à la conquête du vaisseau imaginaire de Gaétan, dix années de flibusterie. L'échange est bref : Les deux garçons roulent sur le chemin criant et riant tout à la fois. Le vent dans les branches des pins maritimes accompagne le jeux des garçons en faisant crisser les épines. Jeux de pirates, de flibustiers, de grands navigateurs, tous sur le même thème : la mer. Tour à tour commandant, matelot, soldat, simplement des marins.

Il n'existe pas d'autres univers que celui de la mer.

Comme leurs pères, et tous les hommes de la famille avant eux, ils prendront le bord, vogueront sur tous les océans, feront fi des risques et périls.

- « Hommes libres, toujours tu chériras la mer » clament-ils en cœurs en courant sur le sentiers des contrebandiers, ignorant tout de Baudelaire.

C'est de l'eau salé qui coule dans leurs veines !

En Chahutant, en se bousculant, en se jetant au sol, ils vont sur le chemin de la maison. Le soleil lorgne déjà l'horizon avec une furieuse envie de se coucher.

Sans comprendre comment, Maël est à terre, les deux mains agrippées à son tibia devenu douloureux. Un mauvais pas ? un caillou ? Quelque chose l'a fait trébucher. Gaétan regarde son ami, incrédule. Comment ? Un pirate comme Maël qui geint tel un mousse ?

- Ho ! La bleusaille, qu'est-ce t'as donc à crier de même ? s’époumone Gaétan, continuant le jeu, dans le doute.

- Me suis explosé le tibia ! Aide moi à me relever plutôt que de te moquer ! Je suis mis un caillou dans la jambe, ça fait pas de bien !

- Un caillou ? T'exagère pas un peu ? Y a que du sable ici.

- Puisque je te le dis. Tiens ! La voilà la saleresse !

Maël tient la fautive dans sa main et la montre à son compagnon de jeu : une petite pierre, pas plus grosse que pas grand-chose. Une moyenne petite pierre aux formes arrondies, avec des trous dedans. Une pierre qui vient pas d'ici, ça c'est sur !

- Une pierre volcanique, qu'est-ce qu'elle peut bien faire ici ? Demande Gaétan, incrédule.

- Me péter le tibia, voilà ce qu'elle fait ici ! Crache Maël. T'es sûr que c'est une pierre de volcan ? Y'en a pas par ici. Je me demande bien comment elle est arrivée jusqu'à ma jambe ?

- Hou là ! Toi, quand tu commences à te poser des questions, ça peut prendre des heures. Je me rentre, pas envie de me faire disputer encore une fois. Je ne sais pas si tu as vu la ligne d'horizon, je vais être mal ! Allez à demain ! Et puis, moi, je m'en moque de savoir d'où elle vient, ta pierre ! Crie-t-il en s'éloignant.

Maël, quant à lui, est intrigué. Il n'est pas possible qu'une pierre de volcan soit sur son chemin par hasard. Elle n'a pas pu faire des tas kilomètres comme ça. Maël fait jouer la pierre dans sa main et s’apprête à la mettre dans sa poche quand il entend :

- C'est ma pierre !

Maël tourne la tête à droite puis à gauche à la recherche du ou plutôt de la propriétaire de la voix.

- C'est ma pierre, et, je suis derrière toi !

Maël se retourne brusquement et, à la lueur du crépuscule, il aperçoit vaguement une petite silhouette qui fait un pas vers lui.

Elle a des yeux magnifique, la voix ; un sourire à vous faire perdre la parole.

- S'il te plaît, peux-tu me rendre ma pierre ?

Lui d'habitude si loquace, ne dit mot. Mécaniquement, il tend sa main vers la jeune fille qui se saisit de la pierre de volcan.

- Je m'appelle RUDY, et je suis en vacance pendant deux semaines encore. Si tu veux, on peut se retrouver ici, demain matin ? Comme ça je te raconterai l'histoire de la pierre. Bye ! 

La jeune personne n'attend pas la réponse du garçon. Déjà, elle court sur le chemin. 

Muet, Maël la regarde s'éloigner.

C'est sur, ses quinze prochaines matinées seront dorénavant occupées.

Pierre de Volcan

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Rédigé par Evglantine

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Publié le 26 Juillet 2014

"www.mesimages.ch" Un petit tout sur le site pour voir de très jolies photos.

"www.mesimages.ch" Un petit tout sur le site pour voir de très jolies photos.

 

Petit matin

Rien n’est plus désolant qu’une boite de nuit au petit matin. La lumière crue éclaire une piste désertée par les fêtards, la musique laisse la place à la résonance métallique d’un entrepôt. Le jour se lève sur une vision de saletés, le sol est couvert de gobelets en carton, de papiers gras, de mégot de cigarette dans un lieu non fumeurs, et autres détritus que personne n’a spécialement envie de déterminer. Le dance-floor luisant la nuit montre son vrai visage. Un sol moche, sans intérêt, collant, poisseux par endroit. Le décor si chatoyant la nuit renvoi une image fade et sans saveurs dès les spots éteints. Le Lilith ne ressemble plus à cette reine de la nuit pour gothiques à la recherche de sensations fortes, d’amusements, de partenaires, d’amis, d’une bonne soirée. Reste tout au plus, des fauteuils déformés par ces dizaines de fesses, pieds, genoux qui les ont massacré toute la nuit durant. Il leur faudrait plus d’une bonne journée de repos pour reprendre leur forme initiale. Les jeux de lumières éteints laissent apparaître un toit de tôle et de conduits électriques. Un Hangar ! Le Lilith, le temple gothique le plus réputé de toute la côte normande n’est qu’un immense hangar ne supportant pas les lumières du jour. Il ne sent plus le souffre mais jette une image souffreteuse aux diurnes. Il n’est plus !

Béatrice est d’humeur taciturne ce matin. Rien ne la déprime plus qu’une fin de soirée. En nettoyant le bar, elle laisse vagabonder ses idées. Le changement ne lui plaît pas. Rien ne lui semble plus désagréable que la fin d’une période. Pourtant, ce matin est le dernier qu’elle passe à nettoyer ce lieu chargé de souvenir. Demain, à la même heure, elle sera dans le train. Demain est le début d’une nouvelle carrière plus prometteuse que celle qu’elle quitte. Pourtant, elle est nostalgique. Ce n’est pas son balai et ses éponges qui vont lui manquer, cela est un soulagement de savoir qu’elle n’aura à plus à nettoyer la boite de 5 à 8 h du matin. Béatrice jette l’eau sale dans l’évier, s’essuie le front, elle est étrangement plus fatiguée que d’habitude. L’aspirateur pèse des tonnes. Il se traîne entre les papiers, les canettes et autres saletés. Comme beaucoup d’objet dans la boite, ce pauvre aspirateur est usé, bon pour la casse. Béatrice entend deux voix de femmes dans les vestiaires. Clémence et Angélique finissent de nettoyer les paillettes qui traînent en se chamaillant, comme elles le font de puis que Béatrice les connaît. Elles lui manqueront.

Peu à peu le hangar retrouve un aspect propre et rangé. Les petites mains de la boite, danseuses la nuit, femmes de ménage le jour, ont remis de l’ordre dans le désordre chaotique du lieu. A bien y regarder, les sculptures de d’anges et de démons affichent un plastique bas de gamme ; le skaï des fauteuils est craquelé, décoloré, il a depuis longtemps perdu son éclat des premiers temps. Les spots et les enceintes accusent leur ancienneté par leur taille bien supérieure à ce que l’on peut trouver aujourd’hui sur le marché. Le Lilith a perdu la beauté de la nouveauté. Les années ont laissé sur la boite un relent kitch du faste gothique qui n’est plus au goût des consommateurs.

Son premier casting dans cette boite, elle l’avait passé par provocation envers ses parents. Madame Maman ne voulait pas que sa fille soit danseuse dans une boite de nuit, elle avait plus d’ambition pour sa princesse A 18 ans tout juste, Béatrice avait pris son courage à deux mains et avait frappé à la porte du Lilith. Elle savait que la réputation de l’endroit serait un sujet de conflit entre elle et sa mère, ce qui lui donnerait une excellent raison de quitter la maison. Trois ans plus tard, sa mère lui a pardonné et est assez fière que son « bébé » aille danser dans une boîte tellement prestigieuse à PARIS ! Béatrice sourit. Leur relation était si souvent compliquée.

A peine rassurée, elle était montée sur scène, enfin, le bar, et avait entamé une danse langoureuse, pas forcément adaptée au lieu. Ben, de son vrai nom Bernard, l’avait laissé faire jusqu’au bout, puis avait appelé une autre danseuse. Son déhanchement plus en phase avec le lieu, avait décontenancé Béatrice. A ce moment, elle s’était dit que pour elle l’aventure s’arrêtait avant même d’avoir commencée. Mais le patron avait l’œil, il savait reconnaître la beauté et le talent dans une jeune fille maladroite. Il devint son Pygmalion, et c’est grâce à lui qu’elle avait obtenu cette place de danseuse de revue. C’est grâce à lui qu’elle ne ferait plus le ménage, le matin, une fois les clients partis. Il ne lui avait pas caché :

- On est petit, on n’a pas de moyens, si tu veux bosser ici, faudra partager les tâches ménagères. Si t’es d’accord, tu peux rester, si tu penses être traité comme une reine, tu peux reprendre tes affaires.

Trois ans que Béatrice, Clémence, Angélique et Maud, la patronne, femme du patron, nettoyaient la salle au petit matin. Malgré la renommée dont jouissait le Lilith, ce n’était qu’une petite boite de province et le client pas assez nombreux pour permettre un service haut de gamme.

Béatrice prend le temps de plier ces derniers costumes de scènes : paillettes, perles et plumes disparaissent dans son sac de sport. Les maquillages suivent le même chemin. Ce matin, les rires sont absents. Aucune des filles présentes n’a envie de plaisanter. Clémence, si bavarde, toujours une anecdote derrière l’autre, se tait. Son rire franc et communicatif est en berne. Il ne résonne pas sous les tôles. Ce matin, personne ne rira. Personne ne blaguera. L’humeur est triste, c’est une page qui se tourne.

- Bon, les filles, on se dépêche, faut que je ferme ! La voix de Ben les surprend. Elles sursautent presque toutes en même temps. Mais c’est un regard triste que les quatre jeunes danseuses posent sur le patron.

- Ne soyez pas triste les filles, c’est comme ça, on n’y peut rien. Allez dépêchez vous un peu ! Je suis crevé moi, et j’aimerais bien me mettre au pieu !

- Y avait pas d’autres solutions ? se lance Clémence.

-« Non, je vous les déjà expliqué. Je ne pouvais pas faire autrement ! Allez, je vous attends à coté dans dix minutes, fissa ! »

Béatrice contemple son sac de sport à moitié plein et sa tablette pratiquement vide. Oui, c’est une page qui se tourne, une fin. Maud claque dans les mains, comme elle a l’habitude de le faire quand elle désire s’adresse à elles toutes :

- Allez les belles, on y va ! Et haut les cœurs ! Ce n’est pas une fin en soit, ce n’est qu’un recommencement ! Et comme vous l’a dit Ben, on est toutes crevées. Je vous attend à 16 h chez Marco, on boira le verre de l’amitié, OK? Elle tourne les talons et repart dans la salle, Ben l’attend.

- Mais on ne se verra plus, après ! objecte Angélique, silencieuse jusque là.

- Tu auras d’autres amies et je ne te donne pas trois mois pour nous avoir oublié. rétorque aussitôt Clémence.

- Comment peux-tu dire ce genre de chose ?

Le ton plaintif d’Angélique à le don d’agacer, elle le sait et l’utilise souvent pour obtenir ce qu’elle veut. Pourtant ce matin, il le son d’un regret. Béatrice et Clémence s’échangent un regard et d’un même élan prennent Angélique dans leur bras. S’en suit des banalités de départ, jusqu’à ce que Béatrice laisse échappée un rire cristallin qui contamine tout le monde.

- Non, mais vous nous entendez, là toutes les trois ? On dirait qu’on va à l’abattoir ! On a toute une bonne place qui nous attend sur Paris, on devrait se réjouir au lieu de pleurer comme des sottes ! Allez, haut les cœurs, on arrivera bien à se revoir à la capitale, voyons !

Angélique tente une résistance désespérément mélodramatique, sans succès. Maud qui vient de revenir dans le vestiaire, lui plaque un énorme bisou sur la joue :

- Allez choupinette, te met pas martel en tête, tu sais la vie, il faut la prendre à bras le corps. Tu es jolie, tu danses bien, et tu entres dans une des meilleures boites de Paris. Je ne te donne pas trois mois pour devenir la coqueluche de la capitale. J’ai une idée : et si on y allait maintenant chez Marco ? Avec le retard qu’on a pris, il est déjà ouvert. Plutôt que de revenir ce soir, alors que chacune sera dans ses bagages. Ça vous dit ? Je viens d’en parler à Ben, il est d’accord. On prendra notre dernier petit déjeuner chez le vieux bougon !

- Ben, c’est une excellente idée ! s’exclame Clémence, j’ai un de ces soifs, je ne vous dis que ça ! Allez, on y va ! Elle saisie son sac et traverse déjà le vestiaire vers la sortie.

- Allez, on se bouge ! lance-t-elle en se retournant. On n’a pas que ça à faire !

La proposition est acceptée à l’unanimité sans autres arguments. Sacs sur l’épaule, Angélique, Béatrice, Maud lui emboîtent le pas. Sur le parking de la boite, il ne reste que leur voiture. Chacune prend le temps d’y déposer leurs effets, puis ensemble, elles entrent dans le bar du centre. Comme à son habitude, figé dans le temps, le patron les accueille avec son rituel : »

  • Bien le bonjour du matin !

Cela fait bientôt vingt ans qu’il n’a pas renouvelé son bonjour. Bien vingt ans que le bar n’a pas bougé d’un iota : les mêmes tables, les mêmes chaises, les mêmes habitués. L’activité se meurt mais pas question pour Marco de changer quoi que ce soit, c’est contraire aux habitudes. Et puis quoi, c’est bientôt la retraite pour lui, il a un acheteur, ce n’est pas maintenant qu’il va faire quelque chose.

  • Alors les danseurs de la nuit, je vous sers quoi ? Un café-whisky ?

  • Un irish, pour moi, demande Ben.

  • Ben, c’est toi qui conduit ce matin, tu me l’as promis ! rappelle Maud toujours vigilante.

  •  Allez ma Maud, juste un, pour l’occasion ?
  • OK juste un, mais seulement si tu manges un peu, OK ? Tiens Clémence, tu ne veux pas aller nous chercher des croissants, des pains aux chocolats et pain aux raisins ou des brioches ? demande-t-elle en lui donnant de l’argent.
  • J’y cours ! Pour moi ce sera un grand chocolat chaud Marco, s’il te plaît. Lance-t-elle avant de pousser la porte du bar.
  • OK, OK ! Bon les filles, pour vous ce sera quoi ? »
  • Un grand café bien chaud avec de la chantilly, commandent Clémence et Béatrice.
  • Et pour la patronne ? ronchonne Marco parce que ça prend du temps tout ça. Pas comme le petit rouge.
  • Un grand thé chaud à la menthe, merci Marco.
  • Pff, de l’eau chaude avec de l’herbe, maugrée Marco dans sa lourde moustache noire.

Traînant des pieds fatigués sur un carrelage dans le même état, Marco se glisse derrière le comptoir et bientôt seuls les bruits des soucoupes, tasses, cuillères et machine à café occupent l’espace. La fatigue vient de rattraper les employés du Lilith. Les rides accusent à la déprime. Le regard dans le vide, chacun attend et les boissons chaudes et la première parole dite par le voisin.

La porte s’ouvre à toute volée, Clémence apparaît les bras chargés de viennoiseries, suivie de la boulangère, du patron du tabac presse, de la pharmacienne, de la patronne du magasin de vêtements Kiti, et quelques autres personnes.

  • Clémence nous a dit que c’était aujourd’hui, alors on est tous venu vous dire au revoir. Explique la boulangère ouvrant les sachets de viennoiseries que Clémence vient de déposer sur la table.

  • Vous allez nous manquer, enchérit la pharmacienne.

Tous prennent une chaise et s’assoient à la table, enfin, là où ils peuvent.

  • Marco, tu nous fais des petits noirs s’il te plaît ?  lance Jean, le patron du tabac-presse.  J’espère que c’est ce que vous voulez tous ? s’enquiert-il ensuite.

Il y a bien longtemps que le bar n’a connu autant d’effervescence, un matin. Depuis la fermeture de l’usine et les mouvements de contestations que cela avait créées. Le mouvement terminé, l’usine fermée, c’est toute la ville qui est devenue calme. Et le week-end prochain, ce sera encore plus calme. Les commerçants savent qu’à leur tour, ils risquent de fermer si personne ne fait rien. Les uns après les autres, ils baiseront le rideau, dans l’indifférence générale.

Son grand plateau rond sur le bras, il peine à servir les cafés chantilly, ce n’est vraiment plus de son âge.

  • Ben alors M’sieur Ben, c’est aujourd’hui ?

  • Et oui, Marco, c’est fini pour nous ! C’était la dernière soirée. L’état a décidé pour nous, on s’incline ! Fermé ! Plus de Lilith ! sa voix se casse. Le Lilith, c’était toute sa vie, son bébé, son entreprise. Maintenant, il va faire quoi ? Il a pensé aux employés mais pas trop à lui. Ces dernières semaines ont été entièrement consacré au reclassement des danseuses, à la radiation de son entreprise, mais pas à lui.

Béatrice le regarde devenir vieux devant son Irish. Il croque dans un croissant, sans aucune conviction, par lassitude, parce que c’est devant son nez. A ses cotés, Maud tente de donner le change, mais le cœur n’y est pas. Béatrice remarque les rides se dessiner petit à petit sous des yeux qui ont envoûte tant de personne. Sa taille fine semble s’épaissir, sa grâce légendaire s’empâter, la nuit est finie et avec elle, leur univers s’envole. Il n’y aura plus de gothiques au centre ville, cela fait mauvais genre, trop de bruit, trop de dégâts. Bien sur qu’une boite de nuit en centre ville, ça fait du bruit, bien sur que ça crée de l’agitation, mais grâce au Lilith, la ville paraissait se réveiller en fin de semaine. Trop de plaintes pour tapage nocturne, moins de clients, inutile de continuer ! Ben a vendu le local à la Mairie, ils font bâtir une maison de retraite, c’est mieux pour la commune, enfin, c’est ce que dit le conseil municipal. Il s’est pourtant Battu Ben pour que son entreprise continue, mais rien n’y a fait. Le préfet est d’accord avec le Maire. Il faut être honnête, ce n’est pas sa clientèle l’électorat de la commune, il n’avait pas beaucoup de chance face à des enjeux politiques.

Les viennoiseries sont avalées, les patrons des magasins d’à coté sont repartis dans leur boutique. La conversation s’est arrêtée d’elle-même. Personne ne se regarde, personne n’ose faire le premier geste. Le temps s’éternise.

Pour ne pas être la dernière à qui on dit au revoir, Béatrice se lève.

  • Bon, ben c’est pas le tout, faut que je finisse ma valise. Je vous embrasse tous très fort. dit-elle en prenant le temps de faire le tour de la table, les bisant les uns après les autres. Puis ce n’est pas comme ci je ne reviendrais jamais ici, mes parents habitent toujours ici, on se reverra.

 

D’un pas décidé, elle quitte ce petit bar voué lui aussi à la démolition, il est sur le chemin de la maison de retraite. Une fois dehors, elle s’arrête sur le trottoir, regarde cette rue qu’elle a si souvent traversée, soupir, et se dirige vers sa voiture. Oui, la vie c’est ça : des « au revoir » et des pincements au cœur pour pouvoir avancer. Demain, sa rue ne ressemblera plus à ce qu’elle voit ce matin, mais demain, elle, Béatrice, ne sera plus non plus celle qu’elle est aujourd’hui. Une page se tourne, elle fait partie de la petite histoire de la grande Histoire. Que conservera-t-on de sa petite ville dans 20 ans ?

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Rédigé par Evglantine

Publié dans #Nouvelles

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Publié le 11 Juin 2011

Merci Didier pour la Photo.

Merci Didier pour la Photo.

Longtemps, j’ai cru que j’avais un avenir, un vrai ! Un de ceux qui vous fait entrer dans l’histoire des hommes. Un qui vous fait changer la perception des choses, à défaut de faire changer le monde. Je me repaissais de biographies des grands de ce monde. Les rois, les reines, les généraux, les rebelles, les révolutionnaires mais surtout celles des écrivains. Il n’y avait pas, pour moi, plus grands héros que les écrivains, homme ou femme. N’était-ce pas grâce à leur talent que le plus terne des individus devenait alors, étincelant, éblouissant dans la tête des lecteurs. N’a-t-on pas immortalisé de petits gens par le biais d'une belle prose ? Que seraient devenus les « Jean Valjean «  et autre « Nana » sans le talent de Victor Hugo ou d'Emile Zola ? Que serait devenu Christophe Colomb sans le talent de son fils ? Un obscur marin perdu en mer ayant trompé la couronne ?

Longtemps, j’ai cru que j’avais un avenir …

Mon histoire personnelle est riche, naturellement, sans glamour. J’ai tenté à maintes reprises de transcrire mes expériences hors routine. Les mots ne donnaient pas la juste valeur des moments vécus, ils sonnaient plat et creux. Bref, aucun talent ! Etaient-ce les événements trop personnels pour paraitre, à ma première lecture, palpitants ? Les phrases et les mots continuent de sonner creux et ne me font pas rêver. Qu’est-ce qu’un livre qui ne vous sort pas de votre condition ? Un livre creux ? J’aime m’évader et je m’ennuyais à me lire, un comble !

J’ai continué, alors, à faire ce que je savais faire c'est-à-dire pas grand-chose. J’ai papillonné de métier en métier sans jamais rien réussir. Même pas une exception ! Rien qui puisse écrire mon nom dans l’histoire. Mes enfants peuvent grandir tranquillement, ils ne seront pas embarrassés par mon aura. Aucune gloire pour leur faire de l’ombre ! Donc je continue à survivre ! Un rêve qui ne se concrétise pas devient rapidement un fardeau ! 

1ère interuption :

- Maman, il est où le radiateur ? demande fille aînée du fond de la salle de bain.

- Dans le bas du meuble de la salle de bain. Mais ? Il ne fait pas froid …. Pas de réponse !!!

Il faudrait vite comprendre qu’abandonner son rêve sans se créer des regrets est la seule bonne décision à prendre. Mais cela ne se passe pas comme ça ! Les « oui, mais … » et les « Mais si un jour … » vous trottent dans la tête comme autant de parasites inutiles et pervers. Bien sur, il existe des rêves plus périssables que d’autres. A quinze ans, je rêve d’être mannequin ; à vingt cinq ans, ces fichus kilos qui n’ont jamais disparus m’empêchent de continuer ce rêve. Les années sont passées et ma fraîcheur s’est envolée depuis un moment. Pour moi, le mannequinat s’est terminé ! A moins que le rêve soit trop fort et que l’on se lance dans le mannequinat pour sénior ?

J’ai donc mon premier enfant. Cause à effet ? Aucune idée ! Continuer, continuer...

Et je continuais de croire que j’avais un avenir mais j’ignorais toujours lequel. Sans désir, sans passion ? Si ! Des désirs, des rêves : treize à la douzaine !

Serais-je poète ? Je versifie. Serais-je chanteuse ? Je croasse. Serais-je musicienne ? Je pianote. Serais-je peintre ? Je barbouille. Alors révolutionnaire ? Je suis peureuse. Avoir un avenir prenait un sens abscond. Que voulait dire : Avoir un avenir ? D’accord, les questions primaires : qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ? A quoi Serge ?

A l’école, mes professeurs nous ont seriné mois après mois qu’ « il faut que vous prépariez votre avenir ! » D’accord ! Et ?

Il y a eu un jour un professeur pour lancer cette phrase prophétique : « elle ira loin cette petite ! » Ce à quoi répondit ma mère de façon très pragmatique : « oui, on en fera quelque chose si les petits cochons ne la mangent pas avant ! » Fard ! Honte ! Mais il aurait fallu que j’écoute la sagesse familiale de ma mère plutôt que la prophétie de ce professeur que j’aimais tant, que j’admirais même.  Dans cette salle de réunion parents-professeurs, soudain, quelque chose en moi se réveilla : j’avais un avenir ! Le monde m’attendait peut-être pour tourner. Et la petite fille timide que j’étais s’est mise à rêver qu’elle avait le pouvoir de sortir de sa condition. Le ver était dans la pomme !

2nde Interuption : 

-  On mange quoi ce soir ? demande l'homme dans la cuisine.

- Je ne sais pas. T’as pas une idée ?

- Je ne sais pas ce qu’il y a dans le frigo.

- Ok ! Tu veux que je m’en occupe ?

- Ben ce serait bien qu’on sache ce que l’on va manger ce soir.

- D’accord, j’enregistre et j’arrive. »

 Et on se laisse happer par le temps et le quotidien. Le premier enfant, le second voire le troisième, une vie de famille comme au cinéma, surtout une idée de vie de famille. Les années s'écoulent sans trop de heurts, sans passion  non plus ! La famille éclate, le mari se réfugie dans les bras d'une autre, les enfants vont "faire leur vie" et ? Et rien ! Soit le courage de se découvrir est présent et on se décide à faire les choses dont on a toujours rêver; soit on laisse tomber une dernière fois ! Nous ne sommes pas tous des héros, ni des leaders. Simplement des petits gens qui avancent sans trop savoir pourquoi, ni vers quoi. Un petit bonheur simple est peut-être la meilleure des réponses.

"Quand le reveur revient à la vie, la vie parfois lui sourit. Plus souvent lui règle son compte et le congédie" citation de Jacques Prévert.

3ème et dernière Interuption

- Maman, tu viens chez nous pour Noël ? demande fille aînée qui s'est mariée l'an passé. 

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Rédigé par Evglantine

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